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    January 22

    anecdote du 40ème conte

    Ce conte se réfère à la croyance selon laquelle le peuple féerique ne peut être vu que par ceux qui ont "le don de double vue", c'est à dire ceux qui ont exercé leur esprit à aller plus loin que la réalité. Un autre thème apparaît ici, celui des îles qui apparaissent momentanément et disparaissent ensuite. Il s'agit évidemment du mythe d'Avalon, cette terre située à l'ouest du monde et qui est un séjour paradisiaque inaccessible à ceux qui n'ont pas cette "double vue", autrement dit qui ne sont pas "initiés". Dans les récits mythologiques anciens, peu nombreux sont ceux qui parviennent à aborder ces îles merveilleuses.

    Les îles vertes 40ème conte

    Conte du pays de galles:
     
    Depuis des siècles, on raconte que les marins qui viennent de la côte de l'ancien comté de Pembroke, au sud-ouest de pays de Galles, ont souvent abordé des îles qui étaient peuplées par les Enfants de Rhys le profond, car tel était le nom que l'on donnait aux gens de la race des fées. Mais ce qui étonnait tout le monde, c'est que les marins qui abordaient ces îles, une fois qu'ils avaient rembarqué, n'en voyaient plus la moindre trace sur la mer.
    Pourtant les gens de la race des fées étaient bien connus en ce temps là. Ils avaient l'habitude de venir très souvent sur les marchés des villes et villages de la côte. Ils étaient remarqués par tous ceux qui avait le don de double vue, mais leur présence n'était pas décelée par la plupart des hommes et des femmes de la région, qui croyait que c'étaient des humains comme les autres.
    Ces gens de la race des fées étaient intelligents et ne se laissaient pas facilement tromper par les humains. Quand ils trouvaient les prix trop élevés, ils quittaient le marché sans rien acheter. En revanche, quand les marchands étaient raisonnables, ils faisaient ample provision de pain, de blé et d'autres nourritures nécessaires, et ils payaient bien avec des pièces d'argent, de sorte que personne ne pouvait se plaindre d'eux. Les fermiers les aimaient bien, car ils achetaient bien leur orge, mais les laboureurs les plus pauvres avaient tendance à gonfler leurs prix, ce qui mécontentait les gens de la race des fées.
    A cette époque, un homme du nom de Gruffydd ab Einion se trouvait dans le cimetière de Saint-David, un jour, quand, regardant au large vers la mer, il aperçut des îles qu'il n'avait jamais vues auparavant. Intrigué, il voulu en savoir davantage: il quitta le cimetière et se dirigea vers le rivage pour mieux les observer. Or, dès qu'il eut quitté le cimetière, il ne vit plus que la mer et le ciel. Il lui arriva la même chose une deuxième fois. Alors, la troisième fois, ne sachant trop pourquoi, il emporta avec lui un peu de terre et du gazon qu'il avait pris dans le cimetière de Saint-David.
    Quand il arriva sur le rivage, il regarda très attentivement la mer et vit bien les îles: il y en avait une douzaine, et elles lui paraissaient très nettes. Comme il avait un bateau non loin de là, il se lança sur la mer en direction de ces îles. C'est ainsi qu'il aborda sur l'une d'elles, sans aucune difficulté. Il y fut accueilli par des gens de très petite taille, qui lui firent bon visage et lui montrèrent leurs trésors sans paraître gênés le moins du monde. Quand il jugea que l'heure était venue de repartir, il demanda à un vieil homme:
    - Comment se fait il que vous puissiez rester sur ces îles en toutes sécurité? Il me semble bien qu'elles ne sont pas très stables, et de toute façon, on ne les voit pas toujours.
    Le vieil homme sourit et lui répondit:
    - L'herbe que tu vois sur cette île a une grande vertu: elle ne peut germer et croître qu'ici, et nulle part ailleurs, sinon dans le cimetière de Saint-David et sur la place qui est au milieu du village de Cenmaes. C'est pourquoi tu as pu voir ces îles depuis le cimetière de Saint-David.
    - Mais, dit Gruffydd, ne craignez vous pas que quelqu'un d'entre vous ne révèle le secret de cette herbe?
    - Oh! dit le vieillard, nous devons ce secret à l'ancêtre de notre peuple. C'est lui qui nous l'a enseigné. Il nous a aussi appris qu'il fallait honorer ses parents et nos ancêtres, qu'il fallait aimer nos épouses et faire ce qu'il y a de mieux pour nos enfants. Nous suivons son enseignement, et, parmi nous, nul ne pourrait trahir qui que ce soit. Un traite, pour nous, nous le voyons avec le visage du diable d'enfer, avec des pieds d'âne et des mains d'homme, tenant un large couteau et ayant tué toute sa famille.
    Gruffydd continua à avoir de bonnes relations avec les enfants de Rhys le Profond, et il n'eut pas à s'en plaindre. Il ne dévoila jamais le secret de l'herbe, mais il devint très riche parce qu'il faisait beaucoup de commerce avec les habitants des îles vertes. Cependant, après sa mort, les fermiers de la région augmentèrent tant les prix de leur denrées que les enfants de Rhys en prirent ombrage, et on ne les vit plus sur les marchés, ce qui fut un grand manque à gagner. Les vieilles personnes dirent qu'ils s'en étaient allés ailleurs où les prix n'étaient pas si élevés. Mais en fait, les Enfants de Rhys le Profond ne réapparurent plus jamais nulle part et personne ne vit plus les îles vertes au large de la côte.
     
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    December 10

    anecdote du 39ème conte

    Il peut paraître surprenant de placer la Wallonie parmi les pays celtiques, mais les belges, surtout ceux qui sont francophones, sont les descendants de ces celtes qui donnèrent du soucis à Jules César et qui, parmi les derniers peuples de la civilisation de la Tène à avoir franchi le Rhin, étaient dépositaires d'une authentique culture traditionnelle. Ce conte est une des nombreuses versions du "diable dans une bouteille", bien caractéristique d'une société rurale imprégnée de christianisme. Le diable est présent partout, et il convient de le chasser. Mais, dans certaines régions, on ne peut résister au plaisir de duper le diable et de se moquer de lui. C'est la cas de la bretagne, notamment, où les récits de ce genre sont abondants, avec à chaque fois des variantes locales. Mais dans les Ardennes, région frontière entre deux cultures, le diable est souvent l'étranger, autrement dit l'envahisseur potentiel, qu'il soit allemand, français ou flamand.
    December 09

    La belle-mère du diable 39ème conte

    Conte de Wallonie:
     
    Autrefois à Mogimont, il y avait une jeune fille qui s'appelait Catherine. Elle était très belle, avec ses longs cheveux dorés, son visage très fin et sa taille que beaucoup de ses camarades lui enviaient. Bien sûr, les garçons du pays ne se lassaient pas de l'admirer et plus d'un souhaitait obtenir, sinon sa main, du moins ses faveurs. Et elle, qui était coquette à l'extrême, se trouvait bien flattée de l'intérêt qu'ils lui manifestaient. Elle savait qu'elle pouvait choisir celui qui lui plairait le mieux, mais en fait, il y en avait beaucoup qui lui plaisaient. On l'avait vu souvent embrasser un beau jeune homme derrière un buisson, ou bien, au bal, se laisser prendre son mouchoir par un de ses cavaliers, petit geste qui, à l'époque, passait pour en révéler d'autres moins avouables. Et les suppositions allaient bon train.
    Tous ces racontars revenaient aux oreilles de la mère de Catherine. C'était une femme de tête, qui avait élevé sa fille dans les meilleures traditions, et elle se désolait de la voir ainsi la proie des médisants, d'autant plus qu'elle réprouvait hautement les attitudes provocantes de catherine. Elle ne manquait pas de les lui reprocher, mais la jeune fille, après l'avoir écoutée sagement, agissait comme bon lui semblait. Et la mère se désolait.
    Un jour, excédée par une discussion qui ne menait nulle part, elle cria à sa fille:
    - Si cela continue ainsi, je te marierai au premier venu qui se présentera, même si c'est le diable!
    Quelques jours plus tard, un étranger vint s'établir au village. On ne savait pas d'où il arrivait, mais il semblait fort riche, car il dépensait sans compter, et il avait de belles manières. Il avait les mains fines et blanches, comme les messieurs de la ville, et on le voyait souvent se promener dans la campagne en lisant de petits livres aux reliures sombres marquées de dorures.
    Mais si c'était un savant, il n'en restait pas moins un homme. Quand il levait le nez de ses livres, c'était pour regarder ceux qui vivait autour de lui. Il les examinait bizarrement, avec des yeux où brillaient d'étranges lueurs de feu. On le craignait un peu, mais on le respectait. D'ailleurs, personne n'aurait rien eu à lui reprocher, car il se conduisait toujours de façon correcte, saluant les gens qu'il rencontrait et menant, semblait-il, une vie parfaitement réglée. Mais, en regardant ceux qui l'entouraient, il ne fut pas sans remarquer la belle catherine.
    Il lui fit, pendant quelques jours, une cour cérémonieuse et pleine de respect qui produisit la meilleure impression non seulement sur catherine, mais également sur sa mère. Celle ci se disait que c'était sans doute l'occasion de détourner définitivement sa fille de ses mauvaises habitudes. Quant à catherine, habituée à des manières plus expéditives et moins délicates, elle fut ravie.
    - Celui ci, dit elle un matin à sa mère, je l'aime vraiment. Et je crois qu il m'aime, lui aussi, très sincèrement.
    - Pour dire cela, il faut que tu sois amoureuse! soupira la mère. Que t'a-t-il donc fait pour que tu en parles ainsi?
    - Rien du tout, justement. Mais il me parle doucement et me caresse avec les mots qu'il prononce. Il dit que je suis comme un lys et les roses du printemps.
    - Certes! s'écria la mère, voilà du beau langage! on voit bien qu'il n'est pas du village, sinon, il perdrait vite ses illusions. Enfin, ma fille, puisqu'il en est ainsi, tâche de ne pas le perdre, et ne regarde plus les autres.
    - Ne crains rien, ma mère, répondit Catherine. A côté de lui, les autres n'existent pas. Il y a quelque chose qui brille dans ses yeux et que les autres n'ont pas.
    Le jour même, l'étranger vint faire sa demande, d'une façon noble et solennelle. S'il avait demandé la main d'une marquise, il n'aurait pas agi avec plus de distinction. La mère fut ravie de cette démarche et elle aurait bien voulu répondre tout de suite qu'elle acceptait volontiers ce mariage. Cependant, pour mieux appâter son futur genre, elle fit semblant d'hésiter et remit sa réponse au lendemain.
    Ce fut "oui" évidemment.
    Mais le mariage se déroula dans des conditions assez bizarres.
    D'abord, le curé avait refusé de le célébrer, car le fiancé ne pouvait pas lui produire un certificat de baptême. Il fallut qu'il présentât des lettres établissant qu'il était né à Montmédy, mais que les archives de la paroisse avaient été brûlées lors d'un incendie. Le curé dut admettre cette circonstance, car il revint sur son refus, et la date du mariage fut fixée.
    Pendant la messe, il y eut cependant quelques incidents. Une subite raideur des genou empêcha le marié de s'agenouiller. Il dut rester debout pendant toute la cérémonie. Quand il dut passer l'anneau au doigt de son épouse, il parut souffrir atrocement en saisissant l'anneau qui avait été béni par le prêtre. Et une quinte de toux assez violente l'empêcha de communier. Ces malaises étonnèrent les assistants, car il paraissait un homme en pleine santé et à qui il était bien difficile de donner son âge. Mais ils mirent tout cela sur le compte de l'émotion. Et, en dépit de ces incidents mineurs, le mariage se déroula normalement.
    Les débuts du jeune ménage se déroulèrent dans la meilleure ambiance qui fût. L'étranger montrait beaucoup d'empressement envers sa femme et ne manquait pas de lui apporter fréquemment des petits cadeaux, comme un vêtement ou un foulard, et parfois un bijoux de prix. Quant à catherine, elle paraissait fort heureuse. On ne la voyait jamais faire le ménage, ni battre son linge au lavoir. Pourtant, chez elle, tout était propre et impeccable.
    Cela ne dura qu'un temps. Au bout de quelques semaines, catherine cessa de chanter du matin au soir. On la vit de moins en moins dans les rues du village. Elle vivait enfermée chez elle. On pensa d'abord qu'elle attendait  un enfant et qu'elle se ménageait, mais bientôt, on entendit le bruit de disputes de plus en plus violentes, suivies de longs silences qui ne disaient rien de bon. La mère de catherine était bien inquiète, d'autant plus que, chaque fois qu'elle venait frapper à la porte de sa fille, celle ci refusait de la recevoir, prétextant quelque occupation importante, voire quelques malaise sans gravité.
    Un jour, cependant, elle vit arriver chez elle catherine, en larmes, le visage pâle couvert de bleus, pouvant à peine marcher tant elle souffrait de contusions sur tout la corps. La mère fut affolée de la voir dans cet état.
    - Qu'est-il arrivé, ma fille? demanda-t-elle.
    - Ah! ma mère! s'écria caherine. Si tu savais quelle situation est la mienne! il me bat par plaisir, avec un fouet ou son bâton, et chaque fois que je gémis, il n'en est que plus content. N'est ce pas la diable que j'aurais épousé? Il a été le premier prétendant à se présenter après que tu as prononcé d'imprudentes paroles: tu as dit en effet que tu étais prête à me donner en mariage avec le premier venu fût-ce le diable. Hélas! que vais je devenir?
    La mère commença par se lamenter, autant sur elle, parce qu'elle se sentait responsable de tout cela, que sur le malheur de sa fille. Mais c'était une femme de tête. Elle se ressaisit très vite.
    - Puisqu'il en est ainsi, dit elle, nous allons agir en conséquence. Je connais un moyen d'en avoir le coeur net. Tu vas emporter cette fiole d'eau bénite et tu la cacheras soigneusement jusqu'à ce soir. Alors, tu la sortiras et, en allant rejoindre ton mari dans la chambre, tu jetteras toute l'eau bénite sur lui en faisant le signe de croix. Mais avant cela, prends soin de fermer hermétiquement les volets de l'extérieur, ainsi que toutes les portes. Tu boucheras également la cheminée avec une grande plaque, et tu ne laisseras ouvert que le trou de la serrure de la porte d'entrée. Je me charge du reste.
    Jamais catherine ne suivit mieux les conseils de sa mère. Le soir, après avoir tout fermé, elle entra dans la chambre et jeta l'eau bénite sur son mari en faisant le signe de croix. Dès que la première goutte le toucha, sa peau se mit à grésiller et il se mit à pousser des hurlements affreux qu on entendit dans tout le village. Il se leva d'un bond, tenta de passer par la fenêtre, mais voyant que les volets tenaient bon, il se précipita dans la cheminée. Hélas! elle était bouchée. Il tenta d'ouvrir la porte d'entrée. Peine perdue! Alors il se fit tout petit et s'engagea par le trou de la serrure.
    Mais la belle mère était dehors et se tenait près de la porte. Elle avait adapté au trou de la serrure le goulot d'une bouteille. Dès que le diable, car c'était bien lui, fut passé par le trou, il se retrouva au fond de la bouteille, et sans hésiter, la belle mère la boucha solidement. Ainsi fut fait prisonnier le diable.
    Et pour bien venger les malheurs de sa fille et ses propres angoisses, elle suspendit la bouteille à un arbre, près de la maison, non loin d'un carrefour où passait beaucoup de gens. Les habitants du village, qui connaissaient maintenant la véritable identité du mari de catherine, vinrent tous les uns après les autres se moquer du diable, lui tirer la langue et l'injurier copieusement.
    Dans sa bouteille, le diable se débattait tant qu'il pouvait, mais tous ses efforts étaient vains, car la bouteille était bien fermée. Il avait d'abord menacé sa belle mère des pires tortures, puis il avait essayé de la faire fléchir par des discours mielleux et des promesses alléchantes. Il lui proposa des onguents d'éternelle jeunesse, des formules pour changer l'ardoise en or à minuit, sous la pleine lune, des châteaux merveilleux dans la montagne, rien n'y fit. La belle mère demeura intraitable et le diable resta enfermé autant de jours qu'il était resté avec catherine.
    Il n'obtint la liberté que moyennant une promesse dûment signée de son sang: il s'engageait à ne plus jamais importuner catherine et sa mère, et à ne plus jamais revenir dans la région. Cette promesse, il la signa de loin, sans même sortir du flacon, car sa belle mère se méfiait trop de lui. Et lorsque la bouteille fut ouverte, il disparut en trois bond au milieu d'un tumulte épouvantable, comme si une tempête s'était brutalement abattue sur le village. Mais on n'entendit plus parler de lui.
    Quant à catherine, fortement ébranlée, mais rendue plus sage par cette expérience, elle finit par trouver un bon mari. Mais celui ci l"emmena vivre ailleurs, à quelques lieues du village, car il se méfiait un peu de sa belle mère.
     
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    July 25

    Anecdote du 38ème conte

    Ce conte, qui semble assez ancien dans son expression, reprend le thème d’Œdipe et du Sphynx. Il en existe de très nombreuses versions dans toute l’Europe. On y retrouve également le motif bien connu du jeune homme qui, par sa générosité, attire l’attention d’une bonne fée, laquelle lui remet un talisman lui permettant de triompher de toutes ses épreuves.

    Le nord de la Grande Bretagne était autrefois habité par le mystérieux peuples des Pictes, et, sur les Basses Terres, par des tribus bretonnes. Ce sont les Gaëls d’Irlande qui, à partir du VI siècle, ont conquis l’Ecosse, l’ont christianisée et celtisée.

    Les trois questions 38ème conte

    Conte d'Ecosse:

     

    Sur les bords du Loch Linnhe, non loin de la petite ville de Ballachulish, il y avait autrefois deux sœurs qui vivait pauvrement dans une ferme. Elles étaient veuves toutes les deux, car leurs maris étaient morts en mer. L’une, qui s’appelait Sinéad, avait deux fils dont les noms étaient Seamus et Sean. L’autre, qu’on appelait Phiala, n’avait qu un seul fils qui se nommait Allen. Les trois cousins avaient été pour ainsi dire élevés ensemble et ils s’entendaient comme trois frères. Mais plus les garçons grandissaient, plus il devenait difficile de les nourrir tant les terres étaient pauvres et l’herbe rare dans la vallée. 

    Un jour, Seamus, qui était l’aîné des trois, voulut partir pour ne plus être à la charge de sa mère. Il prépara son sac de voyage, mais celui-ci était bien plat.

    - Seamus, lui dit alors sa mère, va tirer de l’eau au puits. Je veux te faire un gâteau pour la route : plus tu me rapporteras d’eau, plus gros sera ton gâteau.

    - Oh ! mère ! s’écria le jeune homme, tout joyeux, quelle chance ! est ce que se sera un bannock ?

    - Oui, mon fils, répondit Sinéad, un pain rond de farine d’avoine. Va vite, mon garçon, ma cendre est prête pour le faire cuir dessous.

    Seamus aimait beaucoup le bannock. En revenant du puits, il gesticulait quelque peu à la pensée du gâteau dont il allait se régaler. Il en vint ainsi à heurter son pot plein d’eau contre un sapin, si bien que le bannock confectionné avec ce qui restait d’eau ne fut pas plus gros qu’un béret.

    - C’est à cause de ta maladresse ! Lui dit sa mère. Il faut que tu en sois puni, Seamus. Veux tu emporter la moitié du gâteau avec ma bénédiction, ou le gâteau entier avec ma malédiction ?

    Le jeune homme était bien ennuyé. Mais songeant qu’il avait une longue route à faire, il préféra emporter le gâteau entier. Il jeta sur son épaule son sac qui contenait quelques hardes et le bannock, puis il s’en alla.

    Vers le milieu de la journée, il rencontra un berger qui faisait paître un grand troupeau de moutons noirs dans une vaste prairie verdoyante.

    - A qui appartient ces moutons ? demanda le jeune homme au berger.

    - A Gille le Rouge, répondit le berger.

    - Mais qui est donc Gille le Rouge ?

    Le berger regarda autour de lui avec une certaine frayeur.

    - C’est celui qui a ravi la fille du roi Malcolm, murmura t’il. Il la retient déjà depuis de longues années, mais on dit qu’un jour viendra un homme qui le tuera et délivrera la princesse. A coup sûr, cet homme n’est pas encore né, car je ne connais personne qui oserait s’attaquer à Gille le Rouge !

    Seamus s’éloigna d’un bon pas. Il prit une part de bannock pour son dîner, il se désaltéra à une source bien fraîche, encadrée de violettes et d’iris, et se coucha dans un taillis de coudriers.

    Le lendemain, il rencontra un porcher qui menait un immense troupeau de porcs. Il lui demanda à qui appartenait le troupeau, et le porcher lui fit la même réponse

    Que le berger, la veille. Et, le surlendemain, rencontrant un chevrier qui se trouvait au milieu d’un abondant troupeau, il posa la même question et reçut encore la même réponse. Il se dit que si ce mystérieux Gille le Rouge effrayait ceux qui étaient à son service, il devait être néanmoins un homme très riche.

    Le quatrième jour, il commençait à avoir bien faim, car il ne lui restait plus rien de son bannock. Il entra alors dans une forêt qui paraissait soignée comme un parc de château. Mais au fur et à mesure qu’il avançait, il voyait surgir de partout d’étranges bêtes qui ressemblaient à des chevreuils gigantesques, pourvues chacune de deux têtes et de quatre cornes aiguës, dont elles menaçaient le jeune voyageur.

    Il chercha à s’enfuir, mais à chaque fois, les bêtes le rattrapaient en quelques bonds et l’obligeaient à aller plus loin encore à travers la forêt. Il arriva bientôt devant un château de pierre grise, noyé d’ombre et de brouillard, et qui semblait assez sinistre. Au bruit de ses pas elle sortit et s’avança sur un perron qui semblait être en argent.

    - Fuis, malheureux ! Cria t’elle dès qu’elle eut aperçu Seamus. Sauve toi bien loin d’ici et le plus vite possible ! car c’est ici le château de Gille le Rouge !

    Elle agitait en l’air un bâton d’épines. Seamus ne fut guère rassuré, ni en la voyant, ni en l’entendant parler.

    - Gille le Rouge ? dit il cependant. N’est ce pas celui qui a ravi la fille du roi Malcolm ?

    - C’est lui-même, répondit la vieille. Il retient captifs tous ceux qui ont l’audace de venir en ce lieu. C’est un géant qui mange de la chair humaine, et nul homme qui respire ne saurait lui résister, tant il est grand et fort.

    Seamus aurait bien voulu s’en aller, mais il savait qu’il ne pourrait aller bien loin. Il était très fatigué par sa marche, et ses jambes eussent été incapables de le porter plus loin.

    - Grand-mère ! implora t’il, par saint Fillans que toute l’Ecosse vénère, cache moi pour cette nuit, car j’en peux plus et je ne pourrais même pas m’enfuir.

    La vieille voulait refuser, mais Seamus lui fit tant pitié qu’elle se laissa attendrir.

    - Eh bien ! Mon garçon, tu l’auras voulu. Mais, pour ce qui est d’une cachette, je n’ai que la huche à pain à t’offrir.

    - Cela ira quand même, grand-mère, dit il. Je te remercie.

    Il n’y avait pas cinq minutes que le jeune homme était blotti dans la huche à pain qu’un pas puissant fit trembler la terre aux alentours du château. Et Gille le Rouge entra dans la cuisine. C’était un être horrible, d’une taille gigantesque, avec des cheveux tout rouges en désordre sur sa tête. D’un coup de botte, il referma la porte derrière lui et huma longuement l’air.

    - Oh ! Oh ! s’écria t’il, il y a ici un homme terrestre. Où est il que je le dévore ? Son cœur me tiendra lieu de pain !

    Tout apeurée, la vieille ne prononçait pas un mot. Reniflant avec fureur dans la pièce, Gille le Rouge finit par lever le couvercle de la huche et en extirpa Seamus comme il l’eut fait d’un fétu de paille. Il examina ensuite attentivement sa proie.

    - Tu n’es pas bien gras ! Constata t’il. Ta viande ne pourrait même pas me procurer une bonne fricassée. Je crois bien que je vais te laisser en vie.

    - Merci ! merci ! balbutia le jeune homme.

    - Attends, répondit Gille le Rouge. Je te laisse en vie à une condition, c’est que tu puisses me répondre aux trois questions que voici : qui a été habitée la première l’Ecosse ou l’Irlande ? L’homme est il créé pour la femme ou la femme pour l’homme ? Qui a été créé en premier, des bêtes ou des hommes ?

    Seamus se mit à réfléchir, mais il était terrorisé qu’il ne savait plus quoi dire, d’autant plus que le géant ricanait sinistrement en fourrageant dans sa longue barbe rousse.

    - Je ne sais pas, finit il par avouer.

    - Ah ! tu ne sais pas. Eh bien ! je vais te mettre en réserve pour mon déjeuner, lorsque je n’aurai pas beaucoup d’appétit.

    Le malheureux jeune homme se voyait déjà dépecé et mis au saloir, et il tremblait de tous ses membres. Mais le géant, tout en ricanant, l’assomma d’un coup de poing, puis il le changea en un pilier de pierre qu’il planta près de la chambre où il avait enfermé la princesse, fille du roi Malcolm. Celle-ci attendait, dans les plus dures angoisses, Gille le Rouge se décidât à l’épouser ou à la dévorer, deux choses qui ne valaient pas mieux l’une que l’autre.

    Plusieurs semaines passèrent. A la ferme on s’inquiétait de ne pas avoir des nouvelles de Seamus. Un jour, Sean, le second fils, dit à sa mère qu’il allait partir à la recherche de son frère.

    - Va me tirer de l’eau du puits, dit Sinéad, et je te ferai un gâteau pour la route.

    Sean alla au puits, et il lui arriva ce qui était déjà arrivé à son aîné. Le pot se cassa et le bannock fut minuscule. Comme Seamus, il préféra partir avec le gâteau entier et la malédiction de sa mère. Il suivit le même chemin, rencontra le berger, le porcher et le chevrier. Puis il vint frapper à la porte de Gille le Rouge. Découvert dans la huche à pain par le géant, il ne sut pas mieux que son frère répondre aux trois questions, et il fut changé en pilier que le géant plaça de l'autre côté de la chambre où la princesse était prisonnière.

    Plusieurs mois se passèrent et l'on avait toujours aucune nouvelle des deux fils de Sinéad. Celle ci se désolait, mais ne pouvait que subir le mauvais sort qui l'affligeait. C'est alors qu'Allen, le cousin des deux disparus, décida de partir à son tour. Sa mère voulu lui faire un bannock, mais lui aussi renversa la cruche en la heurtant contre le tronc du même sapin. Le bannock fut vraiment très petit, et comme l'avait fait sa soeur, elle demanda à son fils s'il préférait le gâteau entier avec sa malédiction, ou la moitié avec sa bénédiction.

    - Mère, répondit il, je n'ai que toi au monde et je m'en voudrais de partir avec ta malédiction. Au contraire, j'aurai, il me semble, grand besoin de ta bénédiction.

    Et il partit avec la moitié du bannock dans son petit sac qui était bien plat. Il n'avait pas parcouru plus de trois miles qu'il rencontra une vieille femme qui sortait de la forêt avec un fagot de bois sur l'épaule. Allen la salua aimablement.

    - Mon garçon, dit elle dans un soupir, il se trouve que j'ai bien faim. N'aurais tu pas un petit morceau de gâteau à me donner?

    La moitié de bannock n'était pas grande, mais le jeune homme n'hésita pas:

    - Voilà tout ce que j'ai grand mère, mais je vous en donne la moitié de grand coeur.

    Une étrange lumière brilla dans les yeux de la vieille femme. Elle prit la part de gâteau, puis sortit de sa poche une petite pierre qu'elle tendit à Allen.

    - Ta bonté mérite récompense, dit elle. Mais moi, tout ce que je peux t'offrir, c'est cette petite pierre. Elle est bien commune en apparence, mais elle a des vertus magiques. Quand tu voudras savoir quelque chose, serre la bien fort entre tes doigts et tu apprendras ce que tu ne sais pas encore. Bonne chance, mon garçon, et que Dieu te garde!

    Allen mit la pierre dans sa poche, remercia la vieille femme et reprit sa route. Après avoir parlé avec le berger, le porcher et le chevrier, il se retrouva dans une belle forêt qui était si bien entretenue. Aussitôt les chevreuils monstrueux se précipitèrent vers lui. Alors, il serra sa pierre entre ses doigts et il sut qu'il fallait lever la main vers les animaux pour les faire fuir. Il leva donc la main, et tous ces monstres disparurent derrière les troncs et les branchages.

    Comme ses deux cousins, il fut caché dans la huche à pain, mais Gille le Rouge ne fut pas long à le découvrir. Cependant, comme il était moins maigre que Seamus et Sean, le géant le trouva appétissant.

    - Voilà donc une proie nouvelle! s'écria t'il avec un rire strident. Bien! je te mangerai demain à mon déjeuner, à moins que tu ne puisses répondre à mes trois questions.

    - Je ferai de mon mieux, assura Allen.

    - Nous allons voir. Quel pays fut habité le premier, l'Ecosse ou l'Irlande?

    Allen serra fortement sa pierre entre ses doigts.

    - L' Ecosse, sans aucun doute, puisqu'elle renferme un plus grand nombre d'hommes courageux et intrépides! (Il s'agit d'un conte populaire écossais. De plus, même si l'Ecosse a reçu sa tradition gaélique de l'Irlande, la différence de religion, catholique en Irlande et presbytérienne en Ecosse, a ravivé des rivalités ancestrales)

    Le géant s'étonna: jusqu'à présent aucun être humain, pas même la princesse, n'avait pu répondre à une seule question qu'il posait à ses captifs. Mais il pensa que c’était le hasard qui avait ainsi répondre le jeune homme.

    - Voyons si tu seras toujours aussi malin, reprit il en grimaçant horriblement. L’homme a-t-il été créé pour la femme ou la femme pour l’homme ?

    Allen serra encore très fort sa petite pierre.

    - Ils ont été créés l’un pour l’autre, puisqu’ils souffrent quand ils se trouvent séparés, répondit il calmement.

    - Par tous les diables ! hurla Gille le Rouge, il que tu sois quelque sorcier pour connaître tout cela ! Mais je suis bien sûr que tu ne sauras pas répondre à ma troisième question. Dis moi : qui a été créé en premier, les hommes ou les bêtes ?

    Allen serrait toujours sa pierre.

    - Sans aucun doute les bêtes, car il convient que les serviteurs marchent devant leurs maîtres, afin de leur ouvrir la route (Cette phrase indique qu’il s’agissait à l’époque d’une société très conventionnelle et hiérarchisée)

    Gille le Rouge poussa un hurlement effroyable et il se rua sur le jeune homme, les poings levés, prêt à l’assommer. Allen crut que sa dernière heure était arrivée, mais il eut l’idée de montrer sa petite pierre au géant. Immédiatement, celui-ci devint tout pâle et s’effondra mort aux pieds d’Allen.

    - Bon débarras ! dit il tranquillement. Ce géant commençait à m’échauffer les oreilles.

    Il prit les clefs qui étaient suspendues à la ceinture de Gille le Rouge et s’empressa de délivrer les captifs que le géant destinait à ses prochains déjeuners. Il n’oublia pas non plus d’ouvrir la porte qui retenait prisonnière la jeune princesse. Et celle-ci, en échange n’oublia pas de lui ouvrir son cœur, ce qu’il accepta de fort bonne grâce. Enfin, avant de quitter le château maudit de Gille le Rouge, et toujours grâce à sa petite pierre, il rendit à la vie ses deux cousins changés en piliers de pierre.

    On dit qu’il devint le gendre du roi Malcolm. Mais on ajoute qu’il eut toujours dans sa poche la petite pierre que lui avait donnée la fée.

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    July 17

    Anecdote du 37 ème conte

    La légende de Tristan et Yseult a fortement marqué Cornwall. On sait que l’archétype de la légende est Irlandais : c’est la célèbre histoire de Diarmaid et Grainné, mais il semble bien qu’elle se soit actualisée et véritablement incarnée dans cette région de Cornwall, dans triangle compris entre Tintagel-Bodmin-Penzance. Il s’avère que le roi Mark-Cunomor a eu une existence historique prouvée, à la fois sur cette péninsule de Grande-Bretagne et dans le nord de la Bretagne armoricaine. Quant à Tristan, l’inscription du pillier funéraire qui se trouve près de la route de Lostwithiel à Fowey est assez explicite. On y lit en effet une épitaphe en latin qui dit ceci : » ci-gît Tristan, fils de Cunomor ». Il est possible que le mythe ait été réactivé par un fait divers concernant le fils du roi Mark (et non son neveu) au cours du VIème siècle. La Chapel Point de ce conte se trouve sur le territoire de Gorran, non loin de la pointe de Dodman qui marque l’extrémité ouest de l’estuaire de Fowey. On montre d’ailleurs, sur le rocher, deux cavités qui passent pour être les marques du « saut de Tristan ». Ce conte en l’état actuel à donc bien le Cornwall pour origine et c’est de là qu’il s’est répandu en Bretagne armoricaine.

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    July 12

    Le Mal Pas 37ème conte

    Conte de Cornwall :
     
    Sur la falaise qui domine la Fowey, il y avait autrefois une forteresse qu'on connaît encore sous le nom Casteldore. C'est là que résidait le plus souvent un roi que les uns appellent Mark et les autres Cunomor. Il était assez âgé lorsqu'il avait épousé la belle Yseult, qui était fille d'un roi d'Irlande. Mais il avait un neveu, qui se nommait Tristan, et qui était le fils de la soeur du roi Mark, laquelle avait épousé un seigneur de la terre de Lyonesse. Et Tristan devint l'amant de la reine Yseult.
    Tous deux prenaient grand soin de cacher leur folle passion. Ils ne se rejoignaient que lorsqu'ils étaient sûrs que le roi était absent, et, chaque fois que la maison royal était libre, Yseult jetait des copeaux de bois dans le ruisseau qui passait sous la fenêtre de sa chambre. A l'extérieur, lorsque Tristan apercevait les copeaux suivre le fil du courant, il savait qu'Yseult l'attendait et il se hâtait de pénétrer discrètement dans la maison royale.
    Mais à force, il y eut des gens pour soupçonner la manège. De plus, beaucoup de seigneurs jalousaient Tristan parce que le roi Mark le tenait pour son héritier. Quand tous ces envieux se furent concertés, ils dénoncèrent les amants au roi Mark et proposèrent de les surprendre en flagrant délit. C'est ainsi que Tristan et Yseult furent confondus.
    Grandes furent la douleur et la colère du roi, car il aimait beaucoup la reine et son neveu. Mais son honneur avait été terni et il se crut obligé de les condamner au bûcher. Or, après avoir publiquement annoncé la sentence, il vit s'approcher le chef d'une troupe de lépreux.
    - Roi, lui dit celui-ci, je connais un supplice bien plus terrible pour la reine. Donne la nous et nous en ferons selon notre volonté. Bientôt, lorsqu'elle sera atteinte de notre mal, elle sentira son corps brûler de toutes parts et cela durera de longues années. Assurément, ce sera bien plus terrible que de mourir dans les flammes de ton bûcher!
    Le roi réfléchit quelques instants. Puis il dit:
    - Tu as raison, lépreux. Je te fais don de la reine. Fais en ce que tu veux.
    La troupe des lépreux s'en alla donc avec la reine Yseult en manifestant une joie bruyante, tandis que les bonnes gens se lamentaient sur le sort des deux amants qu'ils aimaient bien et qu'ils auraient voulu sauver. Mais la colère du roi n'était pas retombée. Il ordonna qu on traînât Tristan à pied jusqu'au lieu de son supplice, sur le bord de mer, bien loin de la forteresse.
    Des hommes d'armes l'entourèrent et le menèrent sur la route qui suivait Fowey. Ils atteignirent bientôt la mer. Sur un promontoire, il y avait une chapelle qui avait été construite là en souvenir d'un saint ermite qui avait évangélisé le pays. Tristan connaissait bien l'endroit. Il dit à ceux qui le gardaient :
    - Seigneurs, je vais bientôt mourir, et il serait juste que je puisse me repentir de mes fautes avant de comparaître devant Dieu. Je vous en prie, laissez moi entrer dans cette chapelle qui n'a pas d'autre issue que cette porte pour vous assurer que je ne cherche pas à m'échapper.
    Les hommes d'armes se concertèrent un bon moment, puis ils convinrent entre eux que c'était charité de laisser Tristan prier pour le pardon de ses fautes. Ils le firent entrer dans la chapelle et refermèrent soigneusement la porte derrière lui, le laissant seul, mais veillant à ce que le prisonnier ne pût en ressortir que de leur propre volonté.
    Mais quand il se retrouva à l'intérieur, Tristan ne perdit pas son temps en prières. Il alla directement vers le choeur et ouvrit l'une des fenêtres qui donnait sur la mer. En se penchant, il vit que c'était marée basse et la grève était découverte. Sans perdre de temps, il se hissa sans difficulté sur l'appui de la fenêtre.
    - Plutôt tenter de m'échapper dangereusement que d'avoir la certitude de mourir dans les flammes du bûcher ! s'écria t'il. Je préfère me fracasser la tête contre un rocher plutôt que d'être brûlé !
    Et, sans plus hésiter, il sauta dans le vide.
    Tristan était très souple. Depuis sa plus tendre enfance, il s'était exercé à tous les arts et savait sauter mieux que quiconque. Il atterrit sur ses pieds, au milieu d'un grand rocher que l'on montre encore aujourd'hui et auquel on a donné le nom de " Saut de Tristan". Quant à la chapelle, on en voit encore les ruines sur la falaise, et on l'appelle Chapel Point. Tristan rebondit sur ses pieds, comme un chat qui tombe, et il eut tôt fait de s'enfuir sur la plage sans que ceux qui étaient chargés de le surveiller pussent s'apercevoir de son évasion.
    Tristan ne perdit pas son temps. Il se lança à la recherche de son maître, qui avait nom Gorvenal. Celui ci errait à travers le pays, dans le plus triste désarroi qui fût jamais pour un homme de coeur. Quand il rencontra Tristan, la joie déborda de son coeur et il embrassa tendrement celui qu'il avait élevé comme son propre fils. Puis tous deux allèrent rôder près de l'endroit où se tenaient les lépreux. Ils bondirent sur la troupe et dispersèrent à coup d'épée les malheureux qui croyaient que tous les diables de l'enfer les assaillaient. Ils délivrèrent ainsi Yseult, et Tristan s'enfonça avec elle dans la forêt de Morois, profonde et bien abritée, abondante en gibiers de toutes sortes.
    C'est là qu'ils vécurent pendant près de deux ans, dans la solitude et la crainte de se voir débusqués par quelque chasseur au service du roi. Pendant les froidures de l'hiver, ils se terraient dans des grottes, pendant les chaleurs de l'été, ils s'abritaient sous des huttes de feuillages. Tristan allait chasser et ils se nourrissaient du gibier qu' il rapportait. Mais le temps passait. La reine Yseult n'avait plus qu'une mauvaise robe de toile trouée et des peaux de bêtes sur le dos. Où était la splendeur d'autrefois quand elle était au milieu de ses suivantes, dans la forteresse royale?
    Quant à Tristan, il se désolait de voir ainsi celle qu'il aimait et qui partageait sa propre lisère. C'était en plein été, au lendemain de la Saint-Jean. Il avait traqué un chevreuil pendant de longues heures et, l'ayant finalement tué, il l'avait rapporté près du campement qu'Yseult et lui avait établi au bord d'un ruisseau. Tristan, harassé, s'était étendu sur le sol recouvert d'herbe fraîche.
    - Hélas ! dit il, que de tourments j'ai connus ! j'ai tout perdu en cette aventure. J'ai oublié les usages de la Cour, oublié les fêtes et les réjouissances que donnait le roi quand il y avait quelque événement. J'ai oublié les combats contre les ennemis du royaume. Et que dire de la reine? Je lui offre une loge de feuillage en guise de chambre et une couche de feuilles sèches en guise de lit, alors qu'elle pourrait reposer sur de douces couvertures de soie. A cause de moi, elle vit dans la misère et le dénuement. Et je ne suis pas digne de l'aimer, elle qui m'a suivi dans cette retraite où nous perdons chaque jour qui passe !
    Yseult l'avait entendu se plaindre. Elle pleura elle aussi, et tous deux se mirent à parler. Après avoir examiné leur situation, ils décidèrent qu'il fallait tout tenter pour se réconcilier avec le roi. Sa colère devait être à présent retombée, et Tristan était prêt à s'exiler, à partir vers des pays étrangers pour se mettre au service d'un roi qui voudrait bien de son service.
    Ils allèrent trouver un ermite qui vivait aux lisières de la forêt. C'était un homme bon et simple, et d'une grande piété. Bien souvent, il avait rencontré les amants et leur avait parlé avec bonté. L'un et l'autre savait que jamais il n'aurait révélé leur présence dans la forêt. Ils lui expliquèrent le projet qu'ils avaient retenu, et l'ermite promit de faire tout son possible pour en arriver à une réconciliation avec le roi, dût il y mettre bien des efforts.
    L'ermite alla donc chez le roi, et peu à peu, il en vint à décider celui ci à reprendre la reine auprès de lui. Mais il demeura intraitable en ce qui concernait son neveu: Tristan devait partir loin de là et ne jamais revenir à la cour de son oncle. Quand le message eut été transmis, Tristan et Yseult décidèrent de se conformer aux désirs du roi.
    - Mais, dit Yseult à Tristan, il faut que tu promettes d'accourir vers moi chaque fois que je t'enverrai un messager. Donne moi l'anneau que tu portes à ton doigt: je le confierai au messager, et ainsi tu auras la preuve que c'est bien moi qui te réclame.
    - Il en sera ainsi, douce amie, répondit Tristan, mais je veux que tu promettes de venir à moi chaque fois que je te réclamerai. Mon messager aura la bague qui est à ton doigt. Donne la moi et je te serai fidèle tant que je vivrai.
    Ils échangèrent leurs anneaux en pleurant de tristesse et d'attendrissement. Pendant ce temps, l'ermite était allé au Mont-Saint-Michel. Il y acheta des vêtements pour la reine et pour Tristan, car il était impossible que tous deux fussent vu en haillons par le roi et les seigneurs de la Cour. Et, une fois que les fugitifs furent décemment vêtus, il les conduisit à l'endroit de la rencontre. Là, Tristan prit la reine Yseult par la main et la fit avancer à pas lents vers le roi. Après quoi, il tourna les talons et disparut dans les bois.
    Yseult revint donc à Castelmore, dans la forteresse du roi Mark et elle y reprit son rang. Mais les seigneurs qui la jalousaient autant que Tristan prirent le roi à part et lui dirent :
    - Seigneur, tu as repris auprès de toi la femme que tu as épousée devant la sainte église, mais tu oublies que cette femme est coupable: n'a t'elle pas vécu plus de deux ans avec un homme qui n'était pas son mari? Il serait bien improbable qu'ils n'aient point eu tous les deux des rapports que l'on tient pour coupable!
    - De deux choses l'une, reprit l'un des seigneurs, ou bien ta femme est coupable, et elle devra être condamnée, ou bien elle est innocente: alors que cette innocence soit reconnue publiquement. Assemble tous les vassaux et les princes de notre pays, et que, devant eux, sur les saintes écritures, la reine jure qu'elle n'a commis aucune faute. Ce serait un terrible sacrilège si elle faisait un faux serment en cette occasion.
    - C'est bien, répondit le roi. Il en sera fait comme vous le voulez.
    Il alla trouver la reine et lui exposa ce que réclamaient les seigneurs.
    - J'y consens volontiers! s'écria Yseult. Ainsi, désormais, personne ne pourra m'accuser d'avoir mal agi!
    Mais elle exigea que son serment fût prononcé en présence de tous dans un lieu qu'on appelait la Blanche Lande. Or, on ne pouvait accéder à cette Blanche Lande  qu'en passant à travers d'horribles fondrières qui s'étalaient au confluent de la rivière Fal et du ruisseau de Tresillian. C'était une belle lande, qui dominait la région, mais le Mal Pas était évité par tous, car on disait que c'était un lieu maudit où l'on rencontrait d'étranges personnages venus d'ailleurs. Le roi Mark s'étonna du choix de la reine, mais comme celle ci avait insisté, en disant qu'elle ne reviendrait pas sur sa décision, il avertit ses vassaux et tous les princes du voisinage d'avoir à témoins de l'innocence proclamée de la reine Yseult.
    Celle ci fut toute joyeuse, et le soir même, elle envoya un messager, muni de l'anneau que lui avait donné Tristan, jusqu'à l'endroit où elle savait que se cachait le neveu du roi. Tristan écouta attentivement ce qui lui dit le messager et promit de faire tout ce que la reine demandait (ça c'est un vrai chevalier servant il tient ses promesses).
    Le jour fixé arriva bientôt. Dès le matin, les vassaux du roi ainsi que tous les seigneurs des environs se dirigèrent vers le Mal Pas. Nombreux furent ceux qui faillirent s'enliser dans le bourbier. Certains tombèrent et eurent bien du mal à s'extraire du marécage. D'autres durent malmener leurs chevaux pour se tirer d'affaire. Et tous eurent affaires à un mendiant, vêtu de loques, qui attendait sur le passage, réclamant l'aumône à chacun et qui se réjouissait bruyamment lorsque l'un des seigneurs s'embourbait. Néanmoins, ils parvinrent de l'autre côté et se rassemblèrent autour du roi Mark.
    C'est alors qu'arriva la reine Yseult, montée sur un cheval blanc.
    Elle avait revêtu ses plus beaux habits et un manteau d'écarlate qui valait une fortune. Quand elle vit le marécage qu'elle devait franchir, elle arrêta son cheval et cria très fort pour être entendue de tous ceux qui se trouvaient sur la Blanche Lande:
    - Par Dieu tout puissant! il serait indigne de moi de me salir et de salir mon cheval blanc ds cet infâme bourbier!
    Tous la regardaient, ne sachant trop quoi dire. Qu'allait-elle faire? Brusquement, elle se tourna vers le mendiant qui attendait, sa sébille à la main, et qui demandait l'aumône d'une voix cassée:
    - La charité, bonnes gens! la charité s'il vous plaît!
    - Mendiant! s'écria Yseult, si tu veux de quoi te vêtir et te nourrir pendant au moins un an, tu feras ce que je vais te demander. Porte moi sur ton dos de l'autre côté du marécage de façon à ne pas éclabousser ma robe et mon manteau. Si tu réussis à me faire franchir intacte ce mauvais pas, mon seigneur le roi, qui est là bas, de l'autre côté, t'en saura gré et te récompensera largement.
    Et sans attendre de réponse, elle descendit de son cheval. D'un geste rapide, elle s'installa sur le dos du mendiant. Celui ci, paraissant ployer sous son poids, se dirigea vers le marécage et s'y engagea résolument.
    - Fais attention! lui glissa la reine à l'oreille, il faut que tu paraisses plus hésitant pour ne pas provoquer de soupçons!
    - Sois sans crainte, répondit Tristan, car c'était lui le mendiant, je ferai ce qu'il faut pour les abuser.
    Effectivement, il faillit tomber plusieurs fois. Yseult se cramponnait à lui par le cou, serrait ses jambes autour de son torse, criait et gémissait, tour à tour remerciant le soi-disant mendiant et l'insultant copieusement. Ils parvinrent néanmoins de l'autre côté du marécage. Yseult sauta à terre et commença à examiner soigneusement son manteau et sa robe.
    - Fort bien! dit elle, je vois que tu t'en es bien tiré. Mon seigneur le roi va te remettre ta récompense, car tu l'as bien méritée.
    Le faux mendiant alla s'incliner devant le roi Mark. Celui ci tira de sa poche une bourse pleine de pièces et la lui tendit. L'autre l'arracha presque des mains du roi et fit des gambades pour prouver sa joie. Puis il se mit à l'écart et plus personne ne fit attention à lui.
    Cependant, les seigneurs s'étaient rassemblés en cercle autour du roi Mark et de son chapelain. Celui ci portait dans ses mains les Évangiles.
    - Reine Yseult, dit il d'une voix forte, tu es ici pour jurer sur les Saintes Écritures que tu n'as commis aucune faute envers ton mari, que tu ne l'as jamais trahi avec aucun autre homme. Ce serment, si tu le fais, doit être la vérité, car si tu mens, le châtiment de Dieu te poursuivra.
    Les seigneurs, surtout ceux qui haïssaient Yseult, se demandaient ce qu'elle allait faire et surtout comment elle allait se tirer de ce piège. Serait elle parjure? Renoncerait elle à se prétendre innocente? Les quelques hommes qui l'avaient surprise en flagrant délit avec Tristan ricanaient et savouraient leur vengeance. Alors, sans hésiter, la reine étendit la main sur les Évangiles et dit d'une voix qui ne tremblait pas le moins du monde:
    - Je jure sur les Saintes Écritures que jamais aucun homme n'a trouvé asile entre mes cuisses hormis mon mari, le roi Mark, et ce mendiant que vous avez tous vu me faire traverser le Mal Pas!
    La plupart des assistants applaudirent vigoureusement et louèrent la vertu et la beauté de la reine Yseult. Le roi Mark en fut tout réjoui. Mais quelques uns dirent tout bas que le mendiant n'était autre que Tristan.
     
     
     
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    July 02

    Anecdote du 35ème conte

    le nord-ouest de la péninsule Ibérique a été peuplé par des tribus celtes que l'on a coutume de nommer des "celtibères". Il en reste des vestiges archéologiques nombreux et des traditions très spécifiques, en particulier en Galice. Les traditions populaires de la Galice, très différentes de celles du reste de la péninsule Ibérique, très différentes de celles du pays basque voisin, portent incontestablement la marque de la présence celtique dans ce pays où la mer et la montagne s'entremêlent harmonieusement. La trame de ce récit est répandue dans toute l'Europe, notamment à propos de ponts jetés au dessus de ravins et de précipices impressionnants. Une histoire analogue est racontée en Bretagne à propos de la cathédrale de Tréguier. Le diable qui découvre la supercherie dont il a été victime essaie de détruire son oeuvre et ne réussit qu'à ôter quelques pierres, ce qui explique l'inachèvement ou l'altération de certains monuments, ponts ou églises.
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    July 01

    Le diable de Carboeiro 35ème conte

    Conte de Galice
     
    Auprès de la route qui va de Santiago à Orense se dressent les imposante ruines du monastères de Carboeiro. Ce fut autrefois l'un des plus riches monastères de tout le pays, mais il n'en avait pas été tjs ainsi. Car lorsque les moines avaient voulu s'établir sur cet emplacement, ils avaient connu des difficultés pour construire un bâtiment qui fût digne de devenir un grand lieu de prière et de méditation. Non seulement il était difficile de trouver des ouvriers sachant bien travailler la pierre, mais l'argent manquait, et les moines devaient se contenter de loger dans des cabanes de branchages et de célébrer les offices dans une minuscule chapelle qui n'arrivait pas à les contenir tous.
    L'abbé avait beau demander de l'aide aux habitants du pays, ceux-ci trop occupés par leurs travaux ne mettaient aucun empressement à leur répondre. Quant à donner de l'argent aux moines, il ne fallait pas y penser, car eux-mêmes étaient fort pauvres et n'arrivaient pas à vivre correctement. L'abbé demandait bien des secours à l'évêque, mais celui ci lui répondait toujours qu'il avait d'autre chose à faire, et les choses ne s'arrangeaient guère pour les moines qui se voyaient dans l'obligation de passer un nouvel hiver à grelotter de froid dans leurs cabanes, à peine à l'abri des pluies et de la neige, presque en plein vent dans les grandes tempêtes du mois de novembre.
    Un jour, au cours de leur réunion dans ce qui leur servait de salle capitulaire, il s'adressa à ses moines en ces termes :
    - Mes frères, cette situation ne peut plus durer. Puisque nous ne trouvons pas les moyens de construire notre monastère, il est préférable de nous disperser et d'aller, un par un, nous intégrer à d'autres abbayes. Il est bien triste d'être obligé d'en venir là, mais il n y a plus d'autre solution.
    L'un des moines se leva et demanda humblement la parole.
    - Parle, frère Ramon, dit l'abbé. As tu autre chose à nous proposer?
    - Certes, dit le frère Ramon, mais j'ai peur que cela soit mal pris par vous tous, et je m'en voudrais d'être un objet de scandale.
    - Au point où nous en sommes, dit l'abbé, nous pouvons tout entendre sans être offusqués. Parle donc sans crainte.
    - Eh bien, voici. Nous ne sommes pas riches, mais nous possédons quelque chose qui n'a pas de prix. C'est le psautier de Saint Cyprien.
    - Certes, répondit l'abbé, nous avons le psautier de Saint Cyprien. Mais où veux tu en venir? Voudrais tu le vendre? Je ne pense pas que nous trouvions un acquéreur suffisamment riche pour nous en donner un bon prix.
    - Il ne s'agit pas de le vendre, répondit le frère Ramon. Ce psautier a une grande vertu, vous le savez tous, car celui qui le porte avec lui est assuré de faire fuir le diable si celui ci se présente pour le tourmenter.
    - C'est exact, mais je ne vois pas en quoi ce psautier pourrait nous venir en aide. Dieu merci, le diable nous laisse en paix et il n a que faire de notre pauvreté.
    - Justement, dit le frère Ramon, il n'a pas intérêt à ce que nous restions pauvres. Il préférerait que nous soyons riches et que nous négligions nos devoirs dans l'opulence et l'oisiveté. Alors, comme le diable a la réputation d'être un bon constructeur, pourquoi ne pas lui demander de nous bâtir une abbaye en pierre solide, comme il en a par tout le pays? Il sera tenté de le faire, et quand il viendra réclamer son dû, nous pourrons toujours le faire fuir grâce au psautier de Saint Cyprien.
    Il y eut, parmi les moines, un grand brouhaha.
    - Silence ! s'écria l'abbé. La proposition de notre frère Ramon n'est pas absurde, bien au contraire, et il serait juste que l'ennemi de Dieu fût mis à contribution pour la demeure de Notre Seigneur. Puisque que le diable est bâtisseur, faisons lui construire notre monastère. Nous nous arrangerons pour ne rien lui payer. Il doit bien cela aux pauvres Chrétiens, il me semble.
    Après en avoir délibéré, les moines tombèrent tous d'accord pour dire que c'était, dans les circonstances présentes, la seule issue à leurs problèmes.
    - Fort bien ! conclut l'abbé. Et puisque c'est toi, frère Ramon, qui en as eu l'idée, nous te chargeons de négocier l'affaire.
    Le soir même, quand la nuit fut obscure, le frère Ramon se rendit dans un lieu où il savait qu'il pouvait rencontrer la diable. Dans sa jeunesse, il avait souvent vu les bruxas ( sorcières maléfiques au service du mal) de son village invoquer l'Ennemis pour jeter des sorts sur ceux qu'elles avaient juré de perdre. Il savait ce qu'il convenait de faire. Il se rendit donc en directement à un carrefour de chemins rocailleux où le diable avait l'habitude de se tenir quand il prévoyait qu'un homme était disposé à conclure un pacte avec lui.
    Il alla donc à ce carrefour. Il prit une branche de houx et en confectionna une croix qu'il planta à l'envers dans le sol. Il ne fut pas long à attendre, et le diable se présenta à lui sous la forme d'un homme maigre vêtu de noir et de rouge.
    - Que veux tu ? demanda le diable d'une voix nasillarde qu'il s'efforçait de rendre aimable.
    - Que tu nous construises un monastère digne de nous. Il ne manque pas de pierres dans le pays, et ton habileté est bien connue. Construis nous des bâtiments et nous te paierons largement.
    - Ah ! vraiment ! s'écria le diable en éclatant d'un rire qui fit froid dans le dos au frère Ramon. Mais que me donneras tu en échange?
    - Fais ton prix, répondit le moine.
    - Crois tu que je sois innocent, dit le diable. Je sais bien que vous, les moines de Carboeiro, vous possédez le psautier de Saint Cyprien. Or, s'il y a une chose que je déteste, c'est bien ce psautier. J'imagine que si je fais accord avec toi, vous essaierez tous de me faire fuir en brandissant ce livre. Je ne me laisserai pas prendre à ce piège, je te l'affirme.
    - Fais ton prix, répéta le frère Ramon.
    - Eh bien, je consens à ta proposition, à condition que je n'ai plus à te rencontrer, ni toi, ni l'un des tiens, car je sais que vous me feriez fuir avec le psautier que j'exècre. Faisons un arrangement, moine, un arrangement qui ne concerne pas votre confrérie. Nous sommes aujourd hui vendredi. Je promets de construire votre monastère d'ici dimanche matin, parole de diable, mais j'exige en contrepartie toutes les âmes de ceux qui mourront dimanche, entre la grand-messe et les vêpres que vous n'allez pas manquer de célébrer dans votre nouvelle église toute neuve.
    Le diable savait bien ce qu'il faisait. Il savait bien qu'en cette saison nombreux étaient ceux qui mourraient de froid et de vieillesse la dimanche, pendant que leur enfants étaient à l'église pour suivre les offices.
    - Marché conclu, répondit le moine.
    - Ce n'est pas suffisant, reprit le diable. Il faut que tu signes.
    Le diable sortit un rouleau de papier sur lequel étaient écrites des choses terribles. Le frère Ramon le lut attentivement, puis il se coupa le doigt de la main, et signa la charte avec son sang.
    - Parfait, dit le diable en se frottant les paumes de contentement. Je souhaite que vous soyez tous aussi contents de moi que je ne le serai de vous.
    Et il disparut dans la nuit au milieu d'un tourbillon de vent.
    Le frère Ramon revint au monastère, ou du moins à ce qui en tenait lieu. Il alla trouver le père abbé et eut avec lui une conversation secrète. Puis il s'en alla dormir tranquillement sur sa paillasse, dans une cabane remplie de courant d'air.
    La nuit suivante, il y eut une grande agitation dans le pays. Les gens d'alentour entendirent des bruits qu'ils trouvaient bien étranges, mais ils n'osèrent pas sortir de chez eux tant le vacarme était assourdissant. Il est vrai que le diable se dépensait sans compter. Il avait fait venir de l'enfer toute une légion de diablotins qui s'affairaient à ramasser des pierres et à les tailler. Puis, sous la direction du diable lui même, des diables plus expérimentés se mirent à élever les murs et les voûtes de l'église abbatiale et des bâtiments conventuels. Bref, ils travaillèrent tous si bien que, le matin du dimanche, là où il n'y avait qu'un village de huttes, se dressait un monastère fait de pierre de taille et d'allure magnifique.
    Les moines furent ébahis de voir une telle splendeur et ils ne pouvaient croire en un tel bonheur. Mais quelle ne fut pas la surprise des habitants du pays quand ils virent se dresser ainsi sur l'horizon un sanctuaire aussi beau et aussi parfait. Car le diable travaille bien quand il s'en donne la peine. Mais ils étaient loin de penser que c'était l'oeuvre du diable, et ils criaient tous au miracle. Et ils eurent tôt fait de se précipiter dans l'église pour assister à la grand-messe que célébrait le père abbé.
    Dans un recoin, sur les pentes de la montagne, le diable se frottait les mains de contentement, alléché à l'idée qu'il allait faire une bonne récolte d'âme. Il en profiterait pour repeupler l'enfer qui avait tendance, à ce moment là, à demeurer désert, cela par la faute des prédicateurs qui allaient répandre la bonne parole sur toute la terre.
    Mais sitôt la grand-messe terminée, après avoir prononcé le ita missa est, le père abbé entonna d'une voix forte le premier chant des vêpres. Les fidèles furent bien étonnés, mais ils suivirent les vêpres avec autant de ferveur qu'ils avaient suivi la messe. Et quand tout fut terminé, ils retournèrent chez eux en bénissant le Seigneur. Quant aux moines, ils eurent droit à un repas de fête où le vin coula à flots, ce qui n'était pas pour leur déplaire.
    Cependant, il y en avait un qui n'était guère content, c'était le diable. De rage, il cassa toutes ses griffes sur le rocher sur lequel il s'appuyait, et on en voit encore aujourd'hui les traces. Il comprit qu'il avait été joué et il passa son temps à guetter les moines de Carboeiro. Il aurait bien voulu détruire le monastère, mais d'une part, les oeuvres du diables sont difficiles à détruire tant elles sont solides, et, d'autre part, il avait tellement peur du psautier de Saint Cyprien qu'il se tenait prudemment à l'écart, ne voulant rien entreprendre qui pût encore lui nuire.
    Mais quand, plusieurs siècles après, le psautier de Saint Cyprien eut été transféré à Tolède, le diable prit sa revanche. Il souffla une effroyable tempête sur le monastère de Carboeiro et c'est pourquoi on n'en voit plus aujourd'hui que les ruines.
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