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August 17 Légende bretonnes sur la naissance de belle îleIl y a bien longtemps, les fées comprirent qu'il était temps pour elles de quitter leur terre d'Armorique, leur temps etait révolu... Quand vint le moment de partir elle laisserent derrière elles leur couronne de fleurs dériver sur la mer et chaque couronne donna naissance a une île créant ainsi les îles du Golf du Morbihan. La reine des fées jetta aussi sa magnifique couronne à la mer. Elle dériva aussi et donna naissance a la plus belle des îles du Golf : c'est l'origine de la création de Belle île en mer.... ![]() July 25 La légende de la ville d'IsLégende bretonne:
Des marins de Douarnenez pêchaient une nuit dans la baie, au mouillage. La pêche terminée, ils voulurent lever l'ancre. Mais tous leurs efforts réunis ne purent la ramener. Elle était accrochée quelque part. Pour la dégager, l'un d'eux, hardi plongeur, se laissa couler le long de la chaîne.
Quand il remonta, il dit à ses compagnons:
- Devinez en quoi était engagée notre ancre?
- Hé! parbleu! dans quelque roche.
- Non. Dans les barreaux d'une fenêtre.
Les pêcheurs crurent qu'il était devenu fou.
- Oui, poursuivit il, et cette fenêtre était une fenêtre d'église. Elle était illuminée. La lumière qui venait d'elle éclairait au loin la mer profonde. J'ai regardé par le vitrail. Il y avait foule dans l'église. Beaucoup d'hommes et de femmes avec de riches costumes. Un prêtre se tenait à l'autel. J'ai entendu qu'il demandait un enfant de choeur pour lui répondre la messe.
- Ce n'est pas possible! s'écrièrent les pêcheurs.
- Je vous le jure sur mon âme!
Il fut convenu qu'on irait conter la chose au recteur. Ils y allèrent en effet.
Le recteur dit au marin qui avait plongé:
- Vous avez vu la cathédrale d'Is. Si vous vous étiez proposé au prêtre pour lui répondre la messe, le ville d'Is tout entière serait ressuscitée des flots et la France aurait changé de capitale. ![]() July 07 La couronne du roi de Domnonée 36ème conteConte Breton.
Le bourg de Gaël, si humble et si ignoré aujourd'hui, a été jadis la capitale de l'ancien royaume de Domnonée. Judhaël (Les habitants de Paimpont, de Saint-Méen, de Gaël, le désignent sous le nom de Hoël III, le roi des bois.) régna au VIe siècle.
En 540, ce bourg se trouvait situé à l'extrémité Est de l'immense forêt qui partageait la Bretagne en deux partie depuis Gaël jusqu'à Corlay, et qui comprenait les forêts de Paimpont, de Brécilien, de la Hourdouinaye, de Montcontour, de la Nouée, etc...
Judhaël avait perdu plusieurs de ses amis de la rage et il en ressentait une vive affliction lorsqu'un pieux ermite, cachant son nom royal de Conar (non, monster man ce n'est pas une blague), sous celui de Saint Méen, vint lui demander l'autorisation de fonder un monastère dans son royaume. Il reçut un bienveillant accueil du roi et obtint ce qu'il désirait. Pour remercier son hôte, Saint Méen le pria de formuler un voeu. Judhaël lui dit:
- Je désirerais pouvoir guérir de la rage tous les malheureux qui en seront atteints.
Aussitôt le cénobite fit jaillir du sein de la terre la source que l'on voit encore aujourd'hui près de l'église de Gaël et dont l'eau guérit de l'hydrophobie.
A une époque où la guerre était chose fort commune, le roi de Gaël eut à se défendre de l'invasion des Frisons et soutint un combat près de l'endroit appelé aujourd'hui le Gué-de-Plélan. Dans ce combat, où il fut victorieux, il perdit la couronne qu'il avait sur la tête et qui était d'une valeur considérable par la quantité et la grosseur des diamants dont elle était ornée.
De retour dans son château, Judhaël, malgré ses succès, eut un véritable chagrin de l'accident qui lui était arrivé. Il tenait d'autant plus à cette couronne qu'il l'avait reçue de ses pères. Aussi dit-il à ses trois fils qui l'entouraient:
- Allez, enfants, en toute hâte, à la recherche de l'objet perdu. Celui d'entre vous qui sera assez heureux pour le découvrir et me l'apporter, celui-là sera désigné par moi pour me succéder sur le trône de Domnonée.
Les trois jeunes partirent aussitôt.
Mais, lorsqu'ils furent seuls dans les bois, les deux aînés se séparèrent du plus jeune et s'entretinrent longtemps ensemble.
"Judicaël, disaient-ils, a toujours eu plus de chance que nous dans tout ce qu'il a entrepris. Il est, en outre, le préféré de notre père, qui ne l'envoie que dans l'espoir que son esprit subtil lui fera découvrir ce que nous chercherons en vain. Laissons-le s'égarer au milieu de ces bois où les loups le mangeront peut-être, et courons vite au lieu du combat."
Ils mirent immédiatement leur projet à exécution et abandonnèrent le pauvre enfant.
Lorsque celui-ci se vit seul, il appela ses frères aussi longtemps que ses forces le lui permirent; mais bientôt, épuisé de fatigue, il se laissa choir au pied d'un arbre et fondit en larmes. Heureusement pour lui, Saint Méen l'avait entendu et vint près de lui s'informer du sujet de ses peines Judicaël raconta au vénérable ermite le but de son voyage et la conduite de ses frères.
- Console-toi, mon fils, lui dit le saint; Dieu m'a placé sur tes pas pour te secourir. Je vais non seulement t'indiquer ton chemin, mais encore te donner les moyens de retrouver la couronne de ton père.
Il lui fit don d'une branche de coudrier et reprit:
- Lorsque tu seras embarrassé pour continuer ta route, tu mettra cette baguette à tes pieds, et le petit bout se tournera toujours du côté vers lequel tu dois te diriger. Enfin, tu trouveras une énorme pierre et le cadavre d'un guerrier qui tient encore, entre ses mains, la couronne qu'il a voulu ravir au roi, ton père.
Après avoir remercié l'ermite, l'enfant prit la baguette et s'en alla vers le Gué-de-Plélan, où il parvint sans difficulté, grâce à son talisman.
Arrivé à l'endroit qui fut choisi, plus tard, par un autre roi breton, Salomon, pour y faire sa résidence, et où l'on voit encore, aujourd'hui, les vestiges de son château, Judicaël se trouva au milieu d'un véritable champ de carnage. Les guerriers, pour la plupart encore revêtus de leur armure, jonchaient le sol de leur corps et imprégnaient la terre de leur sang. Le jeune prince frissonna de la tête aux pieds, en présence de ce spectacle si triste, si nouveau pour lui; et, dans une fervente prière, il demanda à Dieu de faire cesser ces guerres impies.
Un peu remis de son émotion, Judicaël se rappela le motif de sa présence en ces lieux, et plaça la branche de coudrier à ses pieds. Le petit bout de la baguette se tourna aussitôt vers un bloc énorme de quartz, situé à une assez grande distance. Pour aller jusque-là, l'enfant dut obligé de prendre toutes les précautions possibles pour ne pas trébucher au milieu des cadavres. Enfin, il aperçut un guerrier, d'une immense stature, couché sur le dos, le corps traversé d'un javelot, tenant entre ses mains la précieuse couronne. Judicaël s'en empara bien vite et s'empressa de quitter ces lieux qui le remplissaient d'horreur et d'effroi.
Il oublia bientôt l'impression pénible qu'il avait ressentie, au milieu des morts et ne songea plus qu'à la joie qu'il allait causer à son père.
Dans sa précipitation à s'emparer de la couronne, l'enfant avait laissé, près de la grosse pierre, la baguette du saint, et il s'en aperçut malheureusement trop tard pour retourner sur ses pas, car la nuit commençait déjà à paraître.
Après s'être orienté de son mieux, il marcha aussi longtemps que le jour le lui permit; mais, lorsque les ténèbres l'eurent entouré complètement, il s'abrita sous une touffe de bruyère pour y prendre le repos dont il avait si grand besoin après une journée remplie de fatigues et d'émotions.
Le lendemain matin, les oiseaux le réveillèrent en chantant, sur sa tête, leurs joyeuses chansons. Il secoua, comme eux, la rosée dont il était inondé et chercha ensuite les sentiers qui devaient le ramener à Gaël.
Il erra longtemps à l'aventure à travers les bois, et parvint cependant à retrouver le chemin qu'il avait parcouru la veille. Tout à coup, il entendit des pas derrière lui, puis des voix qu'il connut pour être celles de ses frères. Ceux ci, en effet, ne tardèrent pas à le rejoindre.
En le trouvant vivant, et possesseur de l'objet qu'ils avaient inutilement cherché, ils éprouvèrent une vive jalousie et une pensée criminelle traversa leur cerveau. Ils se consultèrent du regard, et voyant que la même idée leur était venue à tous les deux, ils se précipitèrent sur le pauvre enfant et lui portèrent à la tête de si violent coups de bâton qu'ils le tuèrent sur-le-champ, avant qu'il pût prononcer une parole.
Lorsque les assassins eurent ainsi consommé leur crime, ils creusèrent une fosse, au pied d'un chêne, pour y cacher le corps de leur frère, qu'ils recouvrirent de terre et de gazon. Josse et Winoc - tels étaient leurs nom- s'emparèrent ensuite de la couronne et la rapportèrent au roi breton, qui, n'apercevant pas Judicaël, leur demanda ce qu'ils en avaient fait.
- Nous ne l'avons pas vu, répondirent-ils; en vous quittant, il nous a laissés pour aller seul de son côté, supposant sans doute être plus heureux que nous.
Cette réponse ne satisfit pas le roi, qui ordonna immédiatement à tous ses serviteurs de parcourir le pays pour retrouver son fils. Toutes les recherches furent sans résultat, et l'on supposa qu'il avait été la proie des loups. Judhaël ne se consola pas de la perte de cet enfant qu'il chérissait, et souvent, en voyant l'air gêné et embarrassé de ses deux autres fils, des doutes affreux lui vinrent à l'esprit.
Cinq années s'écoulèrent, et le temps n'apporta aucun soulagement à la douleur du malheureux père.
Au retour d'un voyage à travers son royaume, le roi, en passant près de l'endroit où le crime avait été commis, aperçut un petit pâtre qui en soufflant dans un os disait :
Mes frères m'ont tué,
Et se sont emparés de la couronne de mon père;
Voilà bientôt cinq ans,
Qu'un beau jour de printemps,
Ils me couchèrent dans la terre.
Judhaël, étonné de ces paroles, s'approcha du berger et lui demanda ce qu'il disait ainsi :
- Je n'en sait rien, répondit l'enfant; j'ai trouvé cet os, et, en soufflant dedans, je fais sortir les paroles que vous venez d'entendre.
- Où l'as tu trouvé?
- Ici, au pied de ce chêne, et il désigna un petit monticule de terre qui ressemblait à une tombe.
Le roi, ayant fait enlever par ses hommes les mottes de gazon, ne tarda pas à découvrir le cadavre de son fils bien aimé. Une exclamation de surprise, et en même temps d'admiration, s'échappa de toutes les bouches lorsqu'on vit le corps, après cinq ans, complètement intact et presque aussi frais que s'il venait d'être enterré. Un bras encore meurtri avait été brisé par les coups, un os, en étant sorti, avait sans doute percé la terre, et c'était cet os qui était entre les mains du pâtre.
Le père prit son enfant dans ses bras, le pressa sur son sein et envoya immédiatement chercher saint Méen.
L'ermite, en présence de ce miracle, se jeta la face contre terre, pria Dieu avec ferveur, puis se releva, la figure rayonnante, s'approcha du mort, replaça l'os du bras et oignit tout le corps d'un onguent qu'il avait sur lui. Bientôt les chairs se colorèrent, le sang parut circuler, les yeux s'ouvrirent, les membres s'agitèrent et l'enfant revint à la vie.
Ce miracle ne tarda pas à être connu de tout le peuple de Domnonée, et le nom de Judicaël fut dans toutes les bouches. Le roi fit arrêter et enfermer Josse et Winoc, afin de les faire juger et punir comme ils le méritaient; mais Judicaël obtint leur grâce et leur pardonna.
Il n'eut point à regretter cette noble action, car les deux frères se repentir et firent oublier, par leur belle conduite et leurs vertus, le crime dont ils s'étaient rendus coupables.
Judicaël, à la mort de son père, lui succéda sur le trône.
June 28 Le tourbillon de la Fauconnière 34ème conteAu temps jadis, il y avait à Plévenon un pêcheur du nom de Alain, qui était connu, à dix lieues à la ronde, comme le meilleur et le plus beau garçon du pays. Toutes les filles avaient voulu se faire remarquer de lui, car il était aussi courageux et sérieux que beau, et elles espéraient toutes l'épouser. Mais Alain n'avait d'yeux que pour une fille de Trécelin, douce et gentille, et que chacun admirait et respectait. Mais cela n'empêchait nullement les filles de Plévenon de ne jamais rater l'occasion de le rencontrer et de lui prodiguer les sourires les plus aimables, voire les plus audacieux. Bref, Alain le pêcheur était l'objet de toutes les convoitises de toutes celles qui étaient en âge de se marier.
Or, en ce temps là, il y avait des fées qui habitaient une grotte du cap Fréhel, et on les appelait des houles. Comme elles se répandaient souvent parmi les gens, elles entendirent parler d'Alain le pêcheur et voulurent toutes le connaître. L'une d'elles, la plus jeune et le plus jolie, revêtit même les habits d'une fille de la côte et s'en vint sur le chemin qu'il suivait, un soir qu'il rentrait chez lui. Et dès qu'elle l'eut aperçu, son coeur se mit à battre très fort : elle en devint si amoureuse qu'elle se jura en elle même qu'elle l'obtiendrait de gré ou de force. Comme elle avait des pouvoirs magiques, elle jeta un sort sur Alain pour l'obliger à venir la rejoindre le soir même, à minuit, sur le rocher de la Fauconnière, qui est le plus haut de tout le cap Fréhel.
Quand la nuit fut complète, Alain se sentit subitement l'envie irrésistible d'aller se promener sur le rivage. Sa fiancée, qui se trouvait là, eut beau lui remontrer qu'il était très dangereux de s'aventurer sur les rochers dans l'obscurité, Alain lui répondit que c'était la pleine lune et qu'il ne risquait rien à suivre des sentiers qu'il connaissait fort bien. Elle se proposa alors de l'accompagner, mais le pêcheur lui répondit d'un ton péremptoire et presque mauvais qu'il n'avait pas besoin de sa nourrice pour aller faire une promenade au clair de lune. Et, sans plus tarder, le visage en feu et les yeux dans le vague, il sortit de la maison de ses parents et s'enfonça dans l'obscurité. Brusquement, les nuages se dissipèrent et la lune apparut dans tout son éclat.
Le pêcheur ne fut pas long à parvenir au cap, et il fut bien surpris de distinguer, assise sur le sommet du rocher de la Fauconnière, la plus belle des femmes qu'il eût jamais vue. Son premier réflexe fut de se dire que c'était la sainte Vierge, telle qu'elle était représentée dans l'église de Plévenon, avec sa couronne d'or et son vaste manteau bleu. Mais en approchant, il vit que la couronne d'or n'était que le reflet de la lune dans une chevelure blonde qui flottait légèrement dans le vent. Quant au manteau bleu, il s'aperçut que c'était un voile léger qui dissimulait à peine les formes gracieuses du corps de la femme. Elle souriait et, en voyant ce sourire, Alain se sentit tout comme emporté par le désir de l'entourer de ses bras et de se serrer contre elle jusqu'à en être étouffé. Cependant, il se contint et, vaguement intimidé s'arrêta à mi-chemin du sommet, les yeux perdus dans une sorte d'extase qu'il n'avait jamais connue.
-Beau garçon, dit elle alors, viens plus près de moi.
Le pêcheur s'avança. La lumière de la lune était telle qu'il voyait à travers son vêtement les moindres détails du corps de la fée.
- Qui es-tu? demanda t il péniblement.
- Mon nom n'a pas d'importance, répondit elle, et tu n'as pas besoin de la savoir pour m'aimer telle que je suis, telle que je t'apparais. Approche, beau garçon, approche et vois comme je suis belle. Et c'est pour toi que je suis belle, parce que je t'aime et que tu m'aimes. Tu viendras avec moi, et je t'emmènerai dans mon pays. Tu y verras les plus belles choses du monde, des plaines inondées de lumière jour et nuit, des chevaux qui courent sur les vagues, des forêts qui surgissent de la terre, des étoiles qui pleuvent sur la mer. Approche, beau garçon...
Le pêcheur fit encore quelques pas et se trouva à la hauteur de la fée. Celle-ci lui tendit alors sa main droite qui tenait une coupe contenant un liquide qui n'était pas du cidre, ni du vin : c'était un breuvage d'amour par lequel elle voulait s'attacher à jamais le jeune homme.
- Bois, lui dit elle, bois ce breuvage de vie que je t'offre en témoignage de mon amour. Désormais, tu ne souffriras plus jamais la faim ni la soif, ni les fatigues et les misères qui sont le lots des pauvres humains. Bois, beau garçon, et ensuite, je te prendrai par la main afin de t'emmener dans mon royaume.
En ce m^me moment, la fiancée d'Alain, au village, désespérée d'avoir vu partir le pêcheur pour cette randonnée nocturne qui ne se justifiait pas, s'était mise à genoux et priait la Vierge et tous les saints du paradis de lui rendre celui qu'elle aimait d'un coeur sincère. Le pêcheur tendit la main vers la coupe que lui présentait la fée et la porta à ses lèvres, avide d'en boire le contenu et de suivre cette femme si belle et si émouvante dans le rayonnement intense de la lune. Et il allait boire, quand, tout à coup, il recula effrayé. C'était l'instant où sa fiancée venait de terminer sa prière et se relevait pour aller à la fenêtre guetter son ombre familière. L'image de sa fiancée lui revint brutalement en mémoire. Alors, d'un geste violent, il lança la coupe dans la mer.
La fée poussa un cri terrible et sauta dans les flots. Alain la vit disparaître et n'entendit plus que le bouillonnement des vagues. Mais la fée était immortelle. Elle ne pouvait pas mourir. Cependant, on l'entendit longtemps pleurer de douleur et de désespoir. A l'endroit où elle avait plongé, se forma un tourbillon que les marins connaissent bien et qui les épouvante lorsque le vent les pousse dans cette direction. Et depuis ce temps là, la mer est devenue salée à cause des larmes que verse la fée du cap Fréhel parce qu'elle n'a pas pu obtenir l'amour d'un jeune pêcheur de Plévenon. ![]() June 27 L'enterrement nocturne 33ème conteOn peut encore voir, à l'heure actuelle, dans le cimetière de Saint-Martin, de Vitré, attenant à l'ancienne église paroissiale, une très vieille maison qui servait autrefois d'habitation au fossoyeur et à sa famille.
Le fossoyeur de Saint-Martin avait une fille couturière de son état, qui habillait les mariées de la campagne, assistait à leurs fiançailles et à leurs noces, de sorte qu'il lui arrivait de revenir chez elle la nuit.
Un soir qu'elle venait de rentrer dans la maison de son père, elle se mit à la fenêtre de sa chambre au moment où minuit sonnait à l'horloge du clocher de l'église. Soudain, un spectacle étrange s'offrit à sa vue : elle vit sortir de l'église, passer sous sa fenêtre et traverser le cimetière le cortège habituel et complet d'un enterrement.
Bien que les prêtres fussent nombreux, pas le moindre bruit ne parvenait à ses oreilles; on eût dit que leurs pieds effleuraient à peine l'herbe des tombes et ne touchaient pas le sable des allées.
Derrière le cercueil, marchait un homme, complètement nu, dont le visage, éclairé par la lune, exprimait la douleur la plus profonde.
Le cortège se dirigea vers un point éloigné du cimetière et disparut derrière les arbres.
Cette vision impressionna vivement la jeune fille, qui ne cessa d'y penser jusqu'à la nuit suivante, où elle eut cependant le courage de revenir à sa fenêtre quand l'horloge sonna minuit.
La même procession défila sous ses yeux. Son effroi fut plus grand encore que la veille, et aussitôt que les portes de l'église s'ouvrirent, elle put entendre la première messe, et se rendit au confessionnal raconter ce qu'elle avait vu.
Le prêtre, après avoir bien réfléchi, lui dit : "le malheureux affligé que vous avez vu suivre le cercueil doit être un homme assassiné et enterré sans avoir eu de suaire pour lui couvrir le corps. C'est un linceul qu'il vient réclamer aux vivants, et c'est à vous qu'il s'adresse. Il faut donc que vous portiez un drap à l'endroit où se dirige chaque nuit la procession, et vous soulagerez ainsi une pauvre âme en peine. Mais retenez bien ceci : vous ne devrez jamais révéler à âme qui vive ce que vous avez vu, car autrement votre drap vous serait rendu et le pauvre infortuné recommencerait à souffrir. Vous le verriez, chaque nuit, reparaître dans le cimetière."
La couturière se conforma aux prescriptions de son confesseur et la vision cessa.
Deux années s'étaient écoulées, la jeune fille avait repris sa gaieté et oublié l'enterrement du cimetière de Saint-Martin.
Or, un soir, elle alla filer dans une étable où gars et filles étaient là à raconter des histoires et à chanter des chansons.
Quand ce fut son tour de causer, l'une des fileuses lui demanda : "Eh bien! et toi, belle silencieuse, tu ne dis plus jamais rien. Ton sac est donc vide? Il fut un temps cependant où tu n'étais pas de même : tu chantais aux noces toute la journée, et le soir tu racontais des contes à faire trembler jusque dans les moelles."
Piquée au vif, et sans prendre le temps de la réflexion, elle répondit : "Je sais une histoire plus terrifiante que toutes les vôtres et qui m'est arrivée à moi même." Elle raconta ce qui précède.
De retour chez elle, les événements de la soirée lui revinrent à l'esprit, et seulement alors elle se rappela les recommandations de son confesseur. Elle regretta amèrement ce qu'elle avait fait et se mit à sa fenêtre pour s'assurer des conséquences de sa légèreté.
Hélas ! au coup de minuit, la lugubre procession, qu'elle n'avait plus revue depuis deux ans, sortit de l'église, et l'homme nu, plus triste, plus affaissé que jamais, suivait la cortège.
Le lendemain, l'infortunée couturière retrouva son drap à l'endroit où elle l'avait mis.
Elle en éprouva un si profond chagrin qu'elle tomba malade, s'alita et mourut un an après.
On assure à Vitré qu'elle fut ensevelie dans le drap qui avait servi, pendant deux ans, au revenant de Saint-Martin. June 25 Le linceul du mort 32ème contePar un soir d'hiver, une bonne femme de La Baussaine, dans le canton de Tinténiac, en revenant de ramasser du bois mort dans une cerclière, aperçut, au coin de la lande, un objet roulé dans un drap blanc attaché avec des épingles.
Qu'on juge de la surprise de la vieille, lorsqu'en ouvrant le drap elle découvrit un cadavre. Comme c'était une avaricieuse elle poussa, du pied, le corps dans le fossé et dit : " Puisqu'il est mort, il n'a plus besoin de linge.", et elle emporta le drap chez elle.
Le lendemain soir, lorsqu'elle fut couchée, elle entendit ouvrir sa porte et quelqu'un s'approcher de son lit. Elle fut d'autant plus surprise qu'elle avait fermé sa porte à double tour et retiré la clef de la serrure.
Effrayée, elle se cacha sous la couverture et entendit une voix qui répétait sans cesse : rends moi mon drap et mes épingles, rends moi mon drap et mes épingles!
La bonne femme ne dormit pas de la nuit, et le matin, lorsque le jour vint l'obliger à quitter son lit, elle ne vit rien de dérangé chez elle et trouva la porte fermée à double tour.
"J'aurai rêvé", dit elle.
Le soir - toujours à l'heure où elle avait trouvé le cadavre sur la lande - elle entendit de nouveau ouvrir sa porte, et une personne s'avancer vers son lit, qui répéta : Rends moi mon drap et mes épingles!
"Je ne dors cependant pas, disait elle, et j'entends toujours cette voix prononçant les mêmes paroles."
Toutes les nuits ce fut la même chose.
La vieille, ne dormant plus, dépérissait à vue d'oeil.
Elle se décida enfin à confier ses peines au recteur de la paroisse, qui l'engagea à reporter le soir même la drap où elle l'avait pris.
Toute tremblante, elle s'y rendit. Il faisait nuit noire lorsqu'elle arriva sur la lande.
Elle déposa le drap et les épingles sur le bord du fossé où elle avait repoussé du pied le cadavre du mort. "Je t'attendais", dit une voix qui partait du fossé.
La bonne femme se sauva tout épeurée, et, lorsqu'elle rentra dans le village, elle était folle.
Un an après, jour pour jour, on la trouva morte sur la lande où elle avait volé le linceul du mort. ![]() June 24 La tête du mort 31ème conteIl y a bien près de cent ans, une jeune femme vint s'offrir comme domestique dans une auberge de Pont-Péan, qui servait de pension à des employés de la mine. Elle semblait honnête et fut acceptée.
Cette femme, étrangère au pays, était fort belle, mais d'une beauté étrange : ses yeux noirs, durs et brillants, semblaient lire jusqu'au fond de l'âme de ceux qu'elle regardait. Jamais elle ne riait ni ne plaisantait avec qui que ce soit, et semblait même sous l'empire de souvenirs pénibles.
Elle produisit une vive impression sur l'esprit d'un comptable de la mine, qui en devint éperdument amoureux.
Il demanda sa main qu'elle refusa d'abord, bien que ce fût un parti avantageux pour une servante.
Le jeune homme ne se découragea pas : il redoubla d'attentions pour elle, et s'y prit de telle façon qu'il finit par vaincre sa résistance et la décida à l'épouser.
Le jour de la noce ayant été fixé, le fiancé alla selon l'usage, inviter ses parents et amis à son mariage.
L'idée d'épouser cette belle fille, qu'il aimait de tout son coeur, le rendait fou de joie et, dans chaque maison où il entra, il accepta de boire et de trinquer à la santé de la nouvelle mariée; aussi, en s'en revenant, était il d'une gaieté extraordinaire.
En passant par un chemin creux, il mit le pied sur un gros caillou rond qui le fit trébucher.
- Toi aussi, dit il au caillou, en éclatant de rire, je t'invite à ma noce.
A son grand étonnement, il entendit le caillou lui répondre :
- J'accepte ton invitation et tu peux être certain que j'assisterai à ton mariage.
Le jeune homme cessa de rire, se baissa et au lieu d'un caillou vit une tête de mort.
Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, une peur effroyable s'empara de lui, et il se sauva à toutes jambes jusqu'à Pont-Péan.
Quand il arriva dans le village il était tard, et tout le monde dormait. Il rentra seul dans sa chambre où son sommeil fut agité jusqu'au lendemain matin; mais lorsqu'il vit le jour pénétrer chez lui, il crut avoir fait un mauvais rêve et attribua à l'ivresse l'histoire de la tête de mort qu'il finit par oublier complètement.
La messe de mariage eut lieu à Bruz. Après la cérémonie, on alla manger la beurrée dans les divers cabarets du bourg et l'on ne revint à Pont-Péan que pour le repas.
C'était en octobre; la nuit vient de bonne heure et, lorsque les invités entrèrent dans la grange où le festin devait avoir lieu, il faisait quasiment nuit. On alluma quelques quinquets fumeux apposés aux poutres.
Les servantes apportèrent les soupières pleines de soupe.
Lorsqu'on enleva le couvercle de celle qui avait été placée devant la mariée, il en sortit une tête de mort qui se mit à sauter sur la table autour des assiettes et des plats.
Les femmes jetèrent des cris perçants et se sauvèrent. La mariée eut une crise de nerfs, perdit connaissance, et l'on fut obligé de l'emporter chez elle. Aussitôt qu'on l'eut enlevée, la tête de mort disparut et les hommes, se rassurant les uns les autres, se remirent à table où ils furent rejoints par les bonnes femmes alléchées par l'odeur des mets qui parvenait jusqu'à elles.
Bientôt les têtes s'échauffèrent, car les mineurs boivent ferme, et les chants commencèrent.
Lorsque, vers dix heures, le marié put sans contrarier ses amis, aller rejoindre sa femme, il rentra chez lui.
La pièce était dans l'obscurité la plus complète. Il avança doucement vers le lit, et appela sa bien aimée par les noms les plus tendres. Personne ne lui répondit. Il approcha davantage et mit la main sur l'oreiller où il supposait que devait reposer une tête fraîche et charmante.
Il recula d'horreur : ses doigts s'étaient posés sur le crâne froid et glacé de la tête de mort.
- Ne crains rien, lui dit celle ci : il vaut mieux pour toi que tu me trouves ici plutôt que celle que tu cherches, qui est possédée du démon. Elle est partie au loin sans même songer au chagrin qu'elle allait te causer...Elle a fui pour m'éviter, mais je saurai la rejoindre. Je l'ai aimée plus que toi peut être, cette misérable sans coeur et sans entrailles qui, après s'être donnée à moi, a voulu recouvrer sa liberté.
Elle n'a pas hésité, pendant que je dormais à côté d'elle, à me trancher la tête à coup de hache...
Par d'habiles mensonges, elle a pu faire croire à son innocence et éviter le châtiment de son crime; mais ma tête qu'elle a coupée la poursuivra jusqu'à sa dernière heure.
![]() June 21 Le fiancé de la sorcière 30ème conteIl y avait une fois, dans un village, près de Brocéliande, une grande et belle fille d'une vingtaine d'années, qui n'avait jamais eu d'amoureux. Elle avait des formes généreuses, une démarche engageante, de beaux cheveux, de jolis yeux, de belles dents, enfin tout ce qui plaît d'habitude à tous les prétendants du monde. Cependant, aucun des jeunes gens du village ne lui avait fait la moindre cour. Et chaque fois qu'un étranger, en la voyant, avait laissé entendre que c'était une belle fille, il avait reçu cette immuable réponse :
- C'est une sorcière.
C'était en effet le bruit qui courait dans tout le village, non pas à cause d'elle, dont la conduite était irréprochable, mais à cause de sa mère. On prétendait en effet que celle ci était devenue sorcière dans sa jeunesse parce que, se trouvant au chevet d'une vieille femme mourante qui était sorcière, elle avait commis l'imprudence de lui toucher la main. Sur le moment, la chose n'avait pas été ébruitée et elle avait pu trouver un mari sans peine. Mais à peine le mariage avait il était consommé que celui ci était tombé malade et avait fini par mourir de langueur.
Dans ces conditions, il était normal que la fille fût devenue sorcière à son tour, car chacun sait que la "chose" se passe par le toucher. Et il était non moins certain que le téméraire qui aurait osé la fréquenter de trop près serait voué à une mort prochaine, comme l'avait été son père.
Un jour, cependant, un jeune homme, originaire de Nantes, était venu s'installer dans le village pour y travailler. Il fut frappé par la beauté et l'apparence de cette fille et, depuis lors, il ne pensait plus qu'à elle. L'un de ses camarades, auquel il avait fait confidence de cet intérêt passionné, lui révéla qu'elle était sorcière, mais il haussa les épaules.
- La sorcellerie, ça n'existe pas ! répondit il. Ce ne sont que de vaines superstitions inventées par les prêtes pour mieux justifier leur fonction !
Car non seulement le jeune homme de Nantes était sceptique, mais il était aussi très anticlérical et n'allait jamais à l'église. Et, malgré l'avertissement de son camarade, il n'en continua pas moins à soupirer après la belle. Il commença à la fréquenter, et l'on parla même mariage. Le jeune se trouva au comble du bonheur et il attendait avec impatience le jour où ce projet serait enfin réalité.
La famille du jeune homme, quoiqu'éloignée, fut mise au courant. Ses parents étaient moins sceptiques que lui, car ils venaient de la campagne et savaient à quoi s'en tenir sur les envoûtements que pratiquent les sorciers, surtout dans cette région. Ils voyaient donc d'un mauvais oeil ce projet. Mais l'amoureux était très entêté dans sa résolution, et comme le fille et la mère faisaient tout leur possible pour l'attirer, les arrangements furent bientôt mis au point et la date du mariage fixée. Et, chaque soir, le jeune homme allait faire sa cour à sa fiancée, sous la surveillance de la mère, bien entendu.
Mais les camarades du jeune homme, à force de répéter leurs avis sur la jeune fille, finirent par provoquer quelques doutes dans l'esprit du fiancé. Il se mit à se poser certaines questions, auxquelles d'ailleurs il n'avait nulle envie de répondre. Il avait en effet remarqué que, lorsqu'il s'attardait certains soirs dans la maison de sa fiancée, on le congédiait avec une précipitation suspecte en donnant pour raison qu'il était près de minuit. Or, on lui avait bien dit que c'était à minuit que se réunissaient les sorcières pour assister au sabbat. Et il avait beau ne pas croire à ces choses là, il décida d'en avoir le coeur net.
Il arriva donc un soir, comme d'habitude, chez sa fiancée, mais il prétendit être très fatigué. Au cours de la conversation, il s'arrangea pour avoir les apparences de celui qui va s'endormir. Puis il fit vraiment semblant d'être plongé dans un profond sommeil.
C'était le soir du vendredi. Or, on sait que c'est le jour de la semaine où aucune sorcière ne peut se dispenser d'aller au sabbat. Aussi, dès que la soirée fut un peu trop avancée, la mère et la fille essayèrent de réveiller le jeune homme, mais elles comprirent vite que ce n'était pas possible. Il ronflait bruyamment et avec une grande régularité. Mais cela ne l'empêchait pas de regarder ce qui se passait entre ses paupières à peine closes, et d'écouter tout ce qui se disait. Il constata que plus l'heure de minuit approchait, plus les deux femmes manifestaient de la nervosité et même de l'inquiétude. Elles tentèrent un dernier effort afin de le réveiller, puis elles discutèrent à voix basse. Enfin, elles semblèrent prendre une décision :elles atteignirent la lumière, et seuls quelques tisons qui brûlaient encore dans l'âtre permirent au jeune homme de voir ce qu'elles faisaient. Il fut si stupéfait qu'il faillit bien se lever et pousser un cri.
En effet, il les vit sortir un pot de l'une des armoires. Elles le placèrent sur la table, puis elles se dépouillèrent l'une l'autre de leurs vêtements et furent rapidement nues. Elles prirent alors chacune un peu de la pommade qui était dans le pot et s'en enduisirent tout le corps bien soigneusement, de façon à ne laisser aucune partie qui ne fût recouverte. Elles commencèrent par se frotter les pieds, puis les jambes, les cuisses, le ventre, la poitrine et le dos, sans oublier le cou et la tête. Et, tout en se livrant à cette étrange opération, elles répétaient comme une incantation cette simple phrase :
- Sur la feuille !
Elles venaient de terminer de s'enduire tout le corps, quand, à la grande frayeur du jeune homme, elles se transformèrent l'une et l'autre en chouettes. Aussitôt, en poussant un long hululement, elles s'engouffrèrent dans la cheminée et disparurent.
Dès qu'il se retrouva seul, le jeune homme se leva et ralluma la lampe. Il examina soigneusement les moindres meubles, les moindres recoins de la pièce, et s'assura qu'il n'avait pas été le jouet d'une hallucination. Son tempérament le poussait à ne pas croire à ce qu'il avait vu, mais il dut se rendre à l'évidence : les vêtements des deux femmes étaient là, sur une chaise, encore tièdes de la chaleur de leurs corps, et sur la table, il y avait le pot, qui était resté ouvert. Il contenait une sorte de pommade noirâtre et d'une odeur fétide. Aucun doute n'était possible : sa fiancée et la mère de celle ci s'étaient transformées en chouettes et s'étaient envolées par la cheminée. C'étaient donc deux sorcières, c'était incontestable.
Minuit sonna à ce moment là. Le jeune homme attendit que quelque chose se passât dans la pièce où il se trouvait. Mais rien ne se produisit. Il pensa qu'il ne risquait rien, puisque c'était l'heure où l'on disait que les sorcières étaient réunies au sabbat. Mais il eut tout à coup une étrange idée.
- Au fait ! se dit il, si je profitais de la pommade pour aller, sous une forme de chouette, voir ce que font ma fiancée et ma future belle-maman?
Sans plus se poser de question, il se déshabilla avec une grande fébrilité, il plongea ses doigts dans le pot et s'enduit de pommade de la même manière qu'il avait vu faire aux deux femmes, en prononçant la phrase qu'il avait entendue. Mais en réalité, il avait mal entendu, car au lieu de dire "sur la feuille", il dit "sous la feuille".
Il avait à peine terminé de s'oindre entièrement le corps en prononçant sans arrêt les paroles magiques qu'il se sentit devenir plus léger. Des plumes apparurent sur ses bras, sur ses jambes et sur son torse. Il était vraiment devenu une chouette. A son tour, après avoir battu des ailes, il s'envola par la cheminée et se retrouva dans le ciel nocturne où brillaient des myriades d'étoiles lointaines.
Mais cette sensation de bien être qui le saisit un instant ne dura pas. Sans pouvoir résister, il retomba près du sol, au dessous des branches, presque à ras de terre, frôlant les grandes herbes de la prairie. Tant que ce fut des herbes, cela lui sembla, somme toute, très agréable, mais quand il dut pénétrer dans les taillis, il fut aux prises avec de terribles difficultés. En effet, s'il volait avec aisance sur la terre nue, caressé par les herbes et les fleurs, il en allait tout autrement quand il devait traverser les buissons. Là, les épines le blessaient atrocement, marquant profondément sa chair qui, pour être recouverte de plumes, n'en était pas moins sujette à la douleur.
Quant aux branches des arbres, et même des simples arbustes, elles le cognaient terriblement au passage, et il fut bientôt couvert d'écorchures et de contusions. Il crut qu'il allait tomber dans quelque abîme dissimulé sous lui et croyait sa dernière heure venue. Mais tout à coup, il entendit le coq chanter. Il s'effondra lourdement sur la terre humide et retrouva immédiatement sa forme humaine.
Il était étendu en plein champ, moulu, déchiré, saignant de mille plaies, tout nu et dans la plus misérable situation du monde. Il se releva comme il put et, en boitant, en se traînant péniblement, il regagna sa maison avant que quiconque pût le voir. Heureusement, il n'y avait encore personne dans les rues du village, et c'est avec un immense soulagement qu'il se précipita chez lui.
Une fois rentré, il n'eut que la force de se traîner sur son lit, en proie à une violente fièvre. Il fut malade pendant plusieurs jours, et ceux qui vinrent le soigner l'entendirent souvent se plaindre et murmurer des paroles incohérentes. Mais dès qu'il fut guéri, il quitta son travail sans donner aucune explication et retourna chez ses parents à Nantes, n'ayant même pas osé réclamer à son ex fiancée et à sa mère les vêtements qu'il avait laissés dans leur maison.
Quant à la fiancée, elle ne se maria jamais et resta jeune fille. Mais à la mort de sa mère, elle s'en alla dans un autre pays, et depuis, plus personne n'en entendit jamais parler.
![]() June 20 Anecdote du 29 ème conteLe thème de ce conte, recueilli vers 1880, est très répandu en Bretagne armoricaine. Dans la croyance populaire, un être humain qui n'a pas accompli un voeu ou un engagement, qui n'a pas tenu sa promesse ou qui n'a pas réparé une injustice qu'il a causée, est condamné soit au purgatoire, soit à errer par tous les chemins. Il ne sera pas délivré avant d'avoir rétabli l'équilibre cosmique qu'il a perturbé par son action ou son absence d'action. La plupart du temps, il ne peut y parvenir que s'il est aidé par un humain charitable. Mais celui qui intervient dans ce processus est exposé à périr, parce qu'il a été en contact intime avec l'autre monde : il est donc déjà virtuellement passé de l'autre côté du miroir.
Un grand merci à monster man pour m'avoir envoyé les images qui m'ont permis d'illustrer ce conte. ![]() June 19 La messe du revenant 29ème conteIl y a bien longtemps de cela : c'était, autant qu'on s'en souvienne, avant la séparation de Saint- Jean-du-Doigt de la paroisse de Plougasnou. Saint-Jean était donc desservi par les prêtes de Plougasnou, ce qui les obligeait à parcourir une très longue distance et à faire des courses pénibles pour traverser le pays quand il fallait se rendre auprès des malades et des mourants. Les villages étaient en effet très éloignés, et bien souvent, on avait intérêt, pour abréger la route, à emprunter des chemins généralement impraticables qui passaient au milieu des fondrières, des prairies submergées, des douves remplies d'eau bourbeuse. Et ceux qui ne connaissaient pas assez le pays se trouvaient réduits, la plupart du temps, à revenir sur leurs pas, ce qui rendait leur voyage encore plus pénible.
On était aux derniers jours d'octobre, et les pluies avaient commencé à se déverser sur la région. A l'heure du souper, un homme hors d'haleine, portant ses sabots à la main, entra brusquement au presbytère de Plougasnou et demanda un prête, n'importe lequel, pour quelqu'un de son village qui se mourait et qui demandait les secours de la religion. Sans plus tarder, l'un des vicaires se leva, passa dans la sacristie, prit son sac et suivit l'homme. C'était un jeune prête, nouvellement arrivé dans la paroisse, et comme il désirait connaître le pays, il demanda à son guide de le conduire par le chemin le plus court. Ils marchèrent le plus vite possible, mais ils mirent qd même longtemps à parvenir au village. Néanmoins, le vicaire reçut la confession du malade et lui donna l'extrême onction. Avant de quitter la ferme, il s'informa auprès de la famille, lui adressa des consolations et l'engagea à la résignation. Il prit ensuite congé et reprit, seul, le chemin du bourg.
Il y arriva très tard, mais il vit que l'église était encore ouverte. Il décida d'y aller prier pour le repos du malade qu'il venait de visiter. Il entra et s'agenouilla devant le grand autel. Mais le sacristain, qui avait fini de préparer l'église pour le mariage prévu le lendemain, ne le vit pas. Il se contenta de faire une rapide inspection de la nef, sans aller vers le choeur, et sortit par la porte de l'église. Le vicaire, plongé dans ses prières, ne s'était aperçu de rien.
Quand il eut terminé, il se leva et se dirigea vers la porte. Il constata avec un certain dépit qu'il était enfermé dans l'église. Que faire? Appeler, il n'en était pas question, car personne ne l'aurait entendu. Sonner la cloche? Il aurait ameuté tous les habitants du bourg et ceux ci se seraient affolés. Bien qu'il fût à jeun depuis midi, il prit le parti de passer la nuit là. Il entra ds le choeur et prit place sur sa stalle habituelle. Puis il se mit à dire son chapelet.
Cependant, vaincu par la fatigue, il s'endormit. Un temps assez long s'écoula dans un sommeil paisible. Puis il lui sembla être tourmenté par un rêve étrange, ce qui le réveilla brusquement.Il entendit un bruit. Se redressant, il regarda dans l'ombre et cru voir une lumière dans la sacristie. Le bruit venait de là, comme si quelqu'un allait et venait et ouvrait les armoires. Alors la porte de la sacristie s'ouvrit et un prêtre qu'il n'avait jamais vu, tenant un cierge à la main, apparut et se dirigea vers l'autel. Là, il alluma tous les cierges. Le vicaire remarqua qu'il portait des ornements noirs. Il était debout vers le milieu de l'autel, le dos tourné au tabernacle et semblait attendre que quelque chose se produisît. Ses yeux brillaient d'un reflet très pâle. Tout à coup, il parla : sa voix était sourde, rocailleuse, rendant même un son métallique. Par trois fois il prononça cette phrase :
- Y a-t-il quelqu'un ici pour répondre ma messe?
Le vicaire était trop surpris et aussi trop terrifié par cette étrange apparition qu'il n'ouvrit pas la bouche. Alors, n'ayant reçu de réponse, le prêtre en noir descendit de l'autel et rentra dans la sacristie. Le vicaire l'entendit quitter ses ornements et refermer les armoires. Puis il revint dans l'église et éteignit les cierges. Et il sembla au vicaire qu'il venait de se fondre dans la nuit obscure.
Le vicaire n'en croyait pas ses yeux, ni ses oreilles. Il se demandait avec une certaine angoisse si tout cela avait été réel ou s'il n'avait pas été le jouet d'un cauchemar. Pour en avoir le coeur net, il s'en alla dans la sacristie. Elle était vide. Dans l'église, tout était vide et il n'y avait aucune lumière, sauf celle de la petite veilleuse, sur le grand autel. Et pourtant, il sentait l'odeur caractéristique des cierges lorsqu'on les éteints. Renonçant à en savoir d'avantage, il se résigna à retourner vers sa stalle, l'esprit encombré d'un trouble intense. Il essaya de prier, mais il fut incapable de prononcer, même mentalement, la moindre oraison. Les heures succédaient aux heures et troublaient seules le silence de la nef. Au petit matin, lorsque le sacristain entra dans l'église, il fut fort surpris d'y trouver le vicaire qui l'attendait pour répondre sa messe. Il fut bien embarrassé de savoir que, malgré lui, il avait enfermé le malheureux prêtre en sortant de l'église sans y avoir fait une inspection complète.
Après avoir célébré sa messe, le vicaire rentra au presbytère. On l'accueillit avec curiosité et on lui posa des questions au sujet de son absence de la nuit. Il répondit en racontant son aventure. Mais chacun rit de cette histoire invraisemblable. On se moqua de son rêve et on le traita de visionnaire. Chacun l'accablait des plaisanteries les plus sottes, faisant allusion au cidre qu'il avait dû boire, et, malgré son assurance et ses serments, le doyen et les autres vicaires ne crurent pas un seul mot de ce qu'il racontait.
- Pourtant, répétait il sans cesse, je vous assure : j'ai vu, j'ai entendu. Je ne suis pas fou, et j'étais à jeun.
Le doyen fut le premier à lui dire qu'il avait été victime d'une hallucination ou d'un cauchemar provoqué par la fatigue et la faim.
- Monsieur le Doyen, dit il enfin, à bout de patience, je vous prouverai que j'étais bien éveillé ! Je retournerai ce soir à l'église et j'y passerai la nuit. Je vous jure que je ne dormirais pas. Mais si je ne vois rien, j'accepterai vos sarcasmes et ne vous en voudrai aucunement.
Aussi, quand la nuit fut venue, le vicaire, malgré les rires de ses confrères et les observations du doyen, reprit sa place dans l'église, prit son chapelet et se prépara à veiller. Il n'avait aucune envie de dormir tant il était désireux de voir se dérouler devant ses yeux la scène qu'il avait vécue la nuit précédente.
Lorsque l'horloge de la tour fit entendre le premier grincement de ses chaînes, en se déroulant, pour annoncer l'heure qui allait sonner ses douze coups, il entendit s'ouvrir la prote de la sacristie : il vit alors sortir le prêtre, revêtu de ses ornements noirs, entrer dans le choeur, allumer les cierges, préparer les livres, déposer le calice et agiter la sonnette. Puis, remontant à l'autel et se retournant vers la nef, il demanda trois fois, comme le veille :
- Y a t il quelqu'un ici pour me répondre la messe?
Sa voix était rauque, désespérée. Il ouvrait des yeux hagards comme pour tenter de distinguer dans l'ombre celui qui se lèverait et viendrait vers lui. Mais le vicaire ne bougea pas, véritablement hypnotisé par ce qu'il voyait, et rien ne troubla le silence de l'église. Le prêtre en ornements noirs attendit encore quelques instants, puis descendit de l'autel, rentra dans la sacristie, revint éteindre tous les cierges et se fondit dans l'ombre, exactement comme la veille.
Une fois libéré de son ébahissement, le vicaire rentra tout heureux au presbytère parce qu'il était maintenant en mesure de prouver qu'il avait vu et entendu le prêtre, qu'il n'avait pas rêvé et qu'il jouissait de toutes ses facultés. Il répéta donc, avec un grand luxe de détails, tous les événements de la nuit. Le doyen, de plus en plus incrédule, le traita d'insensé, avec beaucoup de dureté, ce qui n'était pourtant pas ds son habitude. Quant à ses confrères, ils se mirent à rire aux éclats. Le pauvre vicaire, très mal à l aise, baissa tristement la tête. Mais soudain, il se ressaisit et dit:
- Avant de me juger et de me condamner, monsieur le doyen, il serait bon de venir vous même vous assurer du fait. Il me semble que nul n'a le droit de me taxer de folie s'il n'a pas la preuve que je suis un imposteur. Je le répète : je n ai pas rêvé. Que l'un de vos vicaire vienne avec moi. S'il le veut bien, et qu'il passe la nuit dans l'église avec moi. S'il ne voit rien, je me rangerai à votre opinion et je dirai que j'ai rêvé.
Le doyen regrettait quelque peu sa vivacité. En voyant son vicaire si enflammé et si sûr de lui, il lui vint quelques doutes, et il se radoucit.
- Eh bien! dit il, tu retourneras dans l'église ce soir et c'est moi qui irai avec toi. Comme cela, nous serons fixés.
Puis il se tourna vers ses vicaires et ajouta :
- Messieurs, pas un mot au sujet de cette histoire. Et, en attendant, veuillez cesser vos plaisanteries.
Quand tout le monde fut couché, le doyen, qui avait pris les clefs de l'église, appela le vicaire, et tous deux sortirent sans bruit et se rendirent à l'église. Ils prirent leurs places habituelles dans les stalles et attendirent, dans le plus profond silence, que l'apparition se renouvelât.
Cela ne tarda guère. Dès les premiers grincements de la chaîne annonçant minuit, ils entendirent ouvrir la porte de la sacristie et le prêtre, comme il l'avait fait les deux nuits précédentes, vint tout préparer pour le saint sacrifice. Mais, au premier appel de ce mystérieux prêtre, le vicaire se leva et s'agenouilla sur les marches de l'autel.
Il ne prononça pas une seule parole. Le prêtre aux ornements noirs commença alors immédiatement l'office des défunts. Le vicaire le suivit fidèlement dans sa célébration, et, quand celle ci fut terminée, l'officiant se tourna vers son répondant et lui dit :
- Il y a trois cent ans, j'étais, comme toi, vicaire de cette paroisse. Un jour, je reçus d'une pauvre femme l'argent d'une messe, mais la mort m'a surpris avant que j'eusse pu la dire. Depuis cette époque, je reviens dans cette église huit jours durant la semaine de la Toussaint, et cela chaque année, espérant que quelqu'un se manifeste pour me répondre la messe que je dois à Dieu et à la pauvre femme qui me l'a payée. Et, comme je n'ai jamais trouvé personne avant cette nuit, je suis rentré chaque fois au purgatoire jusqu'à l'année suivante. Je te remercie, car tu viens de me délivrer de mes peines.
Il fit quelques pas vers la sacristie, puis il se retourna et alla droit vers son répondant. Il ajouta:
- Tu trouveras mon nom sur les registres de la paroisse. Mais je dois te prévenir qu'avant la fin de l'année tu m'auras rejoint dans la tombe. Car celui qui répond la messe à un défunt doit le suivre peu de temps après. Ne crains rien cependant, car ton geste fraternel t'a ouvert les portes du paradis. Tiens toi donc prêt. Adieu ici bas, mais au revoir au ciel.
Et, comme les nuits précédentes, le prêtre se fondit dans l'ombre et tout rentra dans le silence le plus absolu. Le doyen, fort impressionné par cette scène, se leva et fit signe à son vicaire de le suivre. Ils rentrèrent immédiatement au presbytère.
Le lendemain matin, le vicaire, au comble du bonheur d'être sorti de l'épreuve en ayant prouvé qu'il n'était ni un rêveur, ni un imposteur, répéta son histoire à ses confrères. Ceux ci se réjouirent bruyamment, mais, cette fois, le doyen fit cesser les éclats de rire en affirmant qu'il avait été témoin des faits rapportés.
On chercha dans les registres de la paroisse et on trouva en effet le nom du prêtre qui était mort subitement quelque trois cents ans auparavant. On remarqua qu'il avait été premier vicaire et que sa vie avait été irréprochable. Mais le fait de ne pas célébrer une messe dont il avait reçu l'argent l'avait conduit au purgatoire. Le bruit de cette histoire se répandit dans tout le pays et la tradition l'a transmise jusqu'à nos jours. Quant au répondant, le jeune vicaire, il mourut dans l'année.
![]() June 15 Le champ maudit 28 ème conteNon loin de Nantes, sur les bords de l'Erdre, avant qu'on ne construisît de grands immeubles, on voyait au début de ce siècle un champ qui, à distance, semblait très beau et propice à d'abondantes cultures. Mais si l'on s'approchait, on s'étonnait de voir que tout le versant bordé par la rivière était inculte et désolé, comme si une grande flamme y avait tout ravagé sur son passage. Quand on demandait l'explication aux bateliers qui étaient encore nombreux à cette époque, sur la Loire et sur l'Erdre, ils commençaient par faire un signe de croix et, si l'on insistait, ils racontaient tous la même et étrange histoire....
Autrefois, il y a bien longtemps, ce champ était la propriété d'un homme fort riche, mais qui était aussi très avare et très méchant envers les autres. Il se prétendait le seul homme de la paroisse à savoir travailler et traitait ses valets de paresseux et de bons à rien, les jeunes orphelins qui vivaient chez lui en particulier, qui étaient généralement ses souffre-douleur. On le respectait parce qu'il était riche, et on le craignait à cause de ses colères, mais on murmurait derrière son dos et on déplorait sa dureté.
Un jour, il était en train de labourer ce champ au bord de l'Erdre, aidé par un enfant de douze ans qu'il avait pris chez lui parce que cela ne lui coûtait qu'une soupe et un croûton de pain par jour. Il menait sa charrue tirée par deux boeufs, mais ceux ci n'avançaient pas, bien que le garçon fît tout son possible pour les piquer avec son aiguillon. L'homme se mit dans une rage folle et frappa si rudement le pauvre garçon qu'il tomba sur le sol et fut un bon moment sans pouvoir bouger. Mais au lieu de regretter son geste, l'homme devint encore plus furieux à la pensée que son travail allait être retardé.
-Si le diable venait m'aider, quel service il me rendrait ! s'écria t'il.
Il avait à peine fini de prononcer ces paroles qu'il entendit un rire strident surgir des buissons d'alentour, et ses boeufs partirent avec une telle ardeur et une telle vitesse qu'au bout de quelques minutes le reste du champ fut parfaitement labouré. L'homme se réjouissait et jurait de contentement, sans même s'occuper du pauvre garçon qu'il avait battu et qui gisait, toujours inconscient à l'endroit où il était tombé.
Mais lorsqu'il voulut se reposer, il eut beau tirer sur l'attelage et hurler à ses boeufs de s'arrêter, ceux ci continuaient d'avancer avec la même ardeur et la même vitesse, à croire qu'une force invisible les poussait à aller toujours plus loin. Ils refirent le tour du champ, bouleversant ce qui avait été déjà retourné. L'homme jurait tout ce qu'il pouvait et ses cris résonnaient tout alentour. Des voisins accoururent et furent, comme l'enfant qui avait repris connaissance, les témoins de cette étrange course : l'homme tomba plusieurs fois, se releva, tenta de s'écarter de la charrue, mais il lui semblait que ses mains ne pouvaient pas la lâcher. Il fut traîné plusieurs fois sur le sol, et les boeufs rendaient du sang par les naseaux.
Cela dura longtemps. L'homme n'avait plus ses chaussures et ses pieds meurtris étaient ensanglantés. Il râlait et ses bêtes se cabraient de douleur sous les coups d'un fouet invisible. Tout à coup, arrivé à un coin du champ, l'homme, afin de respirer plus à l'aise, ouvrit sa chemise trempée de sueur et, sans le vouloir, arracha la croix qu'il portait au cou, au bout d'une chaîne d'argent. Aussitôt on entendit un rire monstrueux provenir des buissons, puis une voix s'écria :
-Maintenant, camarade, tu es à moi !
Alors, on vit s'élever une grande flamme à l'endroit où se trouvait l'attelage: homme, bêtes et charrue disparurent aux yeux de tous ceux qui se trouvaient là et qui regardaient ce spectacle dans la plus grande stupéfaction. Jamais plus on ne revit l'homme, pas plus que ses boeufs et sa charrue.
Un prête vint bénir le champ, mais depuis ce jour, aucune herbe n'a poussé dans ce coin désolé. On disait que ce n'était pas surprenant, car c'était une des portes de l'enfer. Et l'on ajoutait que tous ceux qui passaient par là devaient prendre soin de faire un signe de croix, car la porte de l'enfer était toujours ouverte, même si on ne la voyait pas, et le diable se trouvait là, en train de guetter les imprudents qui oublieraient de faire ce simple geste.
![]() June 13 La grande brune 27ème conteC'est l'histoire de la grande brune et de Mathurin. Mathurin vivait chez son père et sa mère qui avaient trois vaches, dont une la grande brune. Mathurin aimait bien la fille du père Antoine, elle s'appelait Angèle... Mais elle n'aimait point Mathurin.
Un jour, il se décide d'aller la voir chez ses parents. Il se mit tout beau et il n'était pas si vilain que ça quand il s'habillait bien.
-Père Antoine, dit il, j'aime bien Angèle et je voudrais bien la marier.
-Eh bien, va lui parler, mon gars, elle est dans l'étable!
Mais Angèle, qui ne l'aimait point du tout, lui dit:
-On fera des noces, si tu m'apportes la lune...
Le pauvre Mathurin s'enfuit par la porte de derrière de peur qu'on ne le vît et tous les soirs, il restait là debout, à reluquer la lune en se disant :"Comment je vais l'attraper?"
Des fois, il restait là jusqu'au matin. Un soir qu'il menait les vaches boire à la mare aux grenouilles, la lune se reflétait juste sur la mare. "Ah, se dit Mathurin, voilà bien ma chance, mais comment m en approcher? Que d'eau! si je tombe dedans, je vais me noyer et adieu Angèle."
Le temps passait et tout à coup, voilà la grande brune qui avale la lune ! Un nuage avait dû passer par là. Mathurin s'énerva:" Allez, les vaches !" Et que je te pousse et que je te tape tant et si bien qu'il arriva dans l'étable tout essoufflé.
-Papa, dit il, je vais me marier!
-Ce soir ? s'étonna le père, mais il fait nuit !
-Ça ne fait rien, répliqua Mathurin, c'est à cause de la grande brune, elle a avalé la lune d'Angèle !
"Qu'a t'il donc, mon garçon?" dit le père qui n y comprenait rien.
Mathurin ne demanda point son reste et s'en fut chercher un voisin qui était boucher à l'occasion pour tuer la vache.
-Ah, moi, je veux bien, si ton père le veut, dit le voisin.
- Il veut, il veut pas, c'est du pareil au même, je veux la lune pour Angèle.
Le voisin avait de la peine à croire Mathurin qui soutenait que la lune se trouvait dans la panse de la grande brune. Mais rien à faire, il fallut bien s'exécuter. Vous comprenez donc bien pourquoi Mathurin est toujours vieux garçon et que depuis ce jour là, il n a jamais plus regardé la lune en face.
Le pauvre Mathurin, il a tout perdu. Son père est mort de chagrin. De honte, Angèle s'en est allée au loin. Et la grande brune, à cause des couteaux du voisin, a eu une bien triste fin.
![]() La légende de l'arbre d'orDans une clairière au milieu de la forêt, se trouvait un arbre doré. Chaque nuit, des feuilles d'or poussaient sur cet arbre, et chaque matin, des lutins venaient les ramasser. Avec ces feuilles d'or, les lutins fabriquaient une potion magique. La recette consistait à faire fondre l'or et à la mélanger à l'eau d'une source secrète dont seuls, ils avaient connaissance. Cette potion leur servait ensuite à rendre la vie aux malheureux arbres arrachés par les tempêtes ou blessés par les hommes.
Un jour, une fillette nommée Henriette vint ramasser du bois dans cette forêt. En s'enfonçant au beau milieu des arbres, elle aperçut l'arbre d'or. Éblouie et étonnée, elle s'en approcha et le toucha. Malheureusement, elle ne savait pas que cet arbre était ensorcelé, et elle fut immédiatement transformée en arbre brûlé, tout près de l'arbre d'or.
Ce soir là, trois jeunes hommes, inquiets de ne pas voir Henriette revenir, se mirent à sa recherche. Assez vite, ils retrouvèrent sa trace et s'approchèrent de l'arbre d'or. Très surpris à leur tour, ils ne purent s'empêcher de le toucher et furent immédiatement transformés eux aussi, en arbre brûlés.
Le lendemain matin, comme d'habitude, les lutins vinrent pour ramasser les feuilles. Quand ils arrivèrent près de l'arbre d'or, ils furent très intrigués par ces quatre arbres brûlés qui l'entouraient. Imaginant que dans la nuit, l'un d'entre eux avaient voulu leur faire une farce, ils se mirent à ramasser les feuilles. Aussitôt ils furent transformés en pierres et figés comme les quatre jeunes gens près de l'arbre d'or.
Depuis cette date, sur l'arbre d'or les feuilles ne poussent plus. Pour conjurer la maléfice, on dit qu'il faudrait qu'un enfant retrouve le secret de la potion magique: il pourra alors, grâce à la formule et à l'eau de source, délivrer Henriette, ses trois amis et tous les lutins.... ![]() May 31 La croix de la peste 26ème conteLe long de la route tortueuse qui mène, par landes et taillis, d'Auray à Pluvigner, un paysan de Carmors cheminait, conduisant sa charrette. Il faisait un gros temps d'après-midi de décembre. Le ciel triste et endeuillé pleurait d'épaisses gouttes d'eau. De lourds nuages couraient au ras du sol, comme des linceuls en lambeaux, déchirés et soulevés par les rafales de vent.
Le paysan n'était plus très loin de la sinistre plaine de Tréauray, qui jadis, à l'époque où les Bretons se battaient entre eux, vit la mort de milliers d'hommes, lorsqu'il aperçut devant lui une pauvre vieille, l'air épuisé et la démarche incertaine. Elle avait la main appuyée sur un bâton et elle se traînait plutôt qu'elle ne marchait le long de la chaussée.
C'était vraiment une étrange figure: sa peau parcheminée, coupée de mille rides, ses joues creuses, sa large bouche édentée, ses yeux éteints, qui parfois s'allumaient d'un éclair de méchanceté, tout cela contribuait à inspirer à la fois la pitié et une instinctive répulsion. Sous le manteau, dont la forme était indécise tellement il était râpé, usé et déchiré, son corps apparaissait, maigre et décharné, et il semblait au paysan, quand elle remuait, qu'il entendait un bruit d'ossements entrechoqués.
-Pour sûr, pensa t'il, ce doit être une de ces sorcières que l'esprit malin entraîne avec lui, le soir, pour danser la ronde autour de la pierre branlante de Brech, en compagnie des ozeganned. Elle se sera trop attardée cette nuit.
Mais le paysan était bon chrétien. Il eut qd mm pitié de cette misérable créature.
-Femme, lui dit il, si vous allez à Pluvigner, la route est encore longue et vous semblez bien fatiguée. Montez dans ma charrette.
-Volontiers, répondit elle.
Et, la figure grimaçante, appuyant son corps perclus sur son bâton, elle se hissa dans la voiture, sans un geste de remerciement.
Le paysan fouetta son cheval. L'animal partit au galop comme s'il avait la mère du diable sur son dos.
Assise à l'arrière de la voiture, la vieille femme ne bronchait pas et demeurait muette, mais ses lèvres dessinaient un mauvais sourire, et, à travers son capuchon, ses yeux brillaient ainsi que des tisons. Le paysan l'observait par-dessous son large chapeau, et ce n'était pas sans une certaine inquiétude. Il se demandait si ce n'était pas un revenant, ou bien l'Ankou (La mort) lui même, bien qu'il sût que l'Ankou était un homme.
L'attelage parvint au sommet d'une colline d'où l'on domine tout le pays. Là-bas, au bout de l'horizon, pointant parmi les nuées sombres, la flèche de l'église de Pluvigner se dressait, élancée et fière.
-Qu'est ce donc cela? demanda la vieille subitement revenue de sa torpeur.
-Le clocher de Monsieur Saint Guigner, maître et souverain patron du pays, répondit le paysan. L'église qui est à côté est le sanctuaire de Madame Marie, reine des Orties.
-Vraiment, dit la vieille, Pluvigner me semble bien protégé.
De nouveau, elle retomba dans son silence glacial. Mais sous son ample suaire, il parut à son compagnon que ses membres s'agitaient dans un tremblement nerveux.
La voiture, emportée par un galop rapide, atteignit bientôt le Hirello. C'était une agglomération de chaumières d'aspect minable qui formaient l'avant bourg de Pluvigner. A côté, près du carrefour des routes d'Auray et de Landévant, s'élevait une croix rustique en granit recouvert de mousse.
En l'apercevant, la vieille sursauta, les yeux pleins d'épouvante.
-Arrête, paysan! cria t'elle. Il faut que je descende. Cette croix m'interdit de passer. En vérité, Pluvigner est trop bien gardé. Je ne saurais réussir ici. Tu me retrouveras de l'autre côté du bourg.
Ils se séparèrent, elle pour prendre à travers champs, lui pour passer au pied de la tour. Il n'y avait personne dans la rue. Mais à peine était il engagé sur la route qui mène à Carmors, le long de la pente du Strakenno, qu'il vit accourir la vieille par des chemins détournés, l'air très pressée, comme si elle fuyait un danger.
Toujours clopinante et grimaçante, elle se hissa de nouveau ds la voiture. Là, elle esquissa un geste de défi dans la direction de Pluvigner et dit à son compagnon en se tournant vers lui:
- A Carmors!
Le cheval repartit au galop. Or, comme ils gravissaient la colline sur les flancs de laquelle s'allonge la forêt qui servit de repaire au cruel Konomor, la nuit approchait, la pluie tombait plus fort et le vent soufflait en rafales plus terribles. Le paysan n'était pas à son aise. Son visage était couvert d'une sueur froide. Il pressait son cheval car il avait hâte de se débarrasser de sa mystérieuse compagne de voyage.
Enfin, au tournant de la route, il aperçut la clocher de Carmors, et devant lui les murs du cimetière. La vieille poussa une exclamation de joie.
-C'est ici, dit elle, que je m'arrête. Aide moi à monter les marches de ce cimetière. Il y pousse de l'herbe, et les tombes n'y sont guère entretenues. D'ailleurs, il y a encore bcp de place. Je me charge de détruire cette verdure et de remuer cette terre. Quand ma besogne sera terminée, les tombes seront tellement nombreuses qu'on ne trouvera plus un coin où ensevelir les cadavres. C'est la peste, paysan, que tu viens d'amener à Carmors!
Le pauvre homme la contemplait, les yeux hagards en murmurant une prière à notre dame, à sainte Anne et à saint Matelin. Il tremblait d'épouvante. Mais pendant ce temps, la vieille grimpait sur la dernière marche, et rejeté en arrière, elle décrivit avec sa béquille un arc de cercle sur l'horizon. Et elle dit:
-Regarde moi bien. De quelque côté que je me tournerai, j'emporterai tout avec moi.
Elle n'avait pas menti, la maudite. Elle était vraiment la peste. Elle arrivait de ravager les terres d'Hennebont et d'Auray, et gorgée de sang, elle venait là chercher de nouvelles victimes. Les paroisses vers lesquelles ses yeux s'étaient portés étaient Carmors, La Chapelle Neuve et Plumelin.
Or, à quelque temps de là, à Plumelin, à la Capelle Neuve et à Carmors, il y eut tant de cadavres qu'on ne trouva plus de fossoyeurs pour les ensevelir, ni de prêtres pour bénir les tombes.
Pluvigner seul fut préservé. C'est pourquoi l'on vénère l'humble croix de granit qui se trouve au carrefour des routes d'Auray et de Landévant. C'est elle qui empêcha la peste de pénétrer dans le bourg. Et depuis, on l'appelle la Croix de la Peste.
May 17 La bûche d'or 25 ème conteTrois frères, orphelins, vivaient ensemble dans une hutte faite de mottes de gazon et de branches entrelacées, au milieu de la forêt de Brocéliande.
Ils n' avaient d'autres ressources que leur métier de charbonnier; aussi, travaillaient ils jour et nuit pour subvenir au besoin de leur existence.
Un soir, après avoir terminé une fournée de charbon, Jean, l'aîné, dit aux deux autres:
-Mes frères, maintenant que la besogne est à peu près achevée, et qu'il n y a plus qu'à surveiller le feu, je vous laisse pour aller danser à la noce de Jérôme Chouan, qui a lieu cette nuit au bourg de Paimpont.
-Va, répondirent Jacques et François.
Il se rendit aussitôt dans la cabane pour faire sa toilette. Il prit son petit veston de tiretaine, un pantalon qui n'avait encore que deux pièces, l une au genou, l'autre au derrière, des cocars frais ressemelés, et gd chapiau des dimanches, puis il partit en chantant.
Le cadet se dit à son tour:" A quoi bon rester deux ici pour entretenir le fourneau? Petit François fera bien cela tout seul. D'autant plus, pensait il, qu'ils sont tous réunis , filles et gars, chez Julien Guenel, autour du feu, à boire du piot, à manger des châtaignes et à dire des contes. Plus que ça que je resterais ici à mourir d'ennui."
Et lui aussi s en alla, recommandant bien à François de ne pas laisser le feu s'éteindre ou sans quoi tout serait perdu.
Petit François n'avait encore que treize ans, et était d'une obéissance et d'une complaisance dont ses frères abusaient souvent.
Or, ce soir là, le pauvre enfant tombait de sommeil, car, outre qu'il avait aidé ses frères tout le jour, il avait encore passé une partie de la nuit précédente à veiller.
Il ne dit cependant rien, et pris la pique pour remuer la braise du fourneau afin d'attiser le feu.
Les heures s'écoulaient lentement et le sommeil le gagnait, malgré tout ce qu'il pouvait faire pour y résister. Il marchait, cependant pour se tenir éveillé et allait du fourneau à la hutte et de la hutte au fourneau; mais rien n'y faisait, il eut beau lutter, il succomba et s'endormit.
François fit un rêve: il était roi, croyait il, et gardait les vaches, monté sur un gd cheval blanc. Ses richesses lui permettaient de manger de la galette et du lard à tous les repas. Qui eût pu le voir endormi aurait lu sur sa figure le plaisir que lui causait ce songe enchanteur.
O ciel! désenchantement et malheur! lorsqu'il se réveilla, il n'était plus le beau prince chevauchant sur la lande; mais bien le pauvre charbonnier dont le fourneau était éteint, et qui allait être battu par ses frères.
Que faire? que devenir? comment se tirer de là? les allumettes étaient inconnues et l on voyait, chaque matin, les bonnes femmes aller de porte en porte chercher, dans un vieux sabot, qq charbons embrasés chez les voisines qui avaient pu conserver du feu sous la cendre.
Le pauvre petit François s'arrachait les cheveux de désespoir, en invoquant, à son aide, tous les saints du paradis.
Tout à coup, en levant les yeux au ciel, il aperçut au dessus des arbres de la forêt, des flammes qui s'élevaient à une hauteur prodigieuse.
-Tiens, s'écria t il, d'autres compagnons noirs ont allumé un gd feu pour se préserver de la rosée, je vais aller, bien vite, leur demander quelques tisons.
Il s'élança ds la direction des flammes, et fut étrangement surpris de voir, en s'approchant, qu'elles étaient de diverses couleurs: bleues, blanches, jaunes, rouges, etc....
Elles éclairaient à une telle distance qu'il put distinguer l'endroit où il se trouvait.
Il s'arrêta soudain. Une sueur froide lui coulait sur le front en s'apercevant qu'il était à deux pas de la Crezée (clairière) de Trécélien près de la fontaine de Baranton hantée par les fées.
Minuit sonna à l'église de Paimpont.
Ce fut alors seulement que François se souvint que les divinités des bois se donnaient rendez vous en ces lieux, chaque nuit à pareille heure, pour se livrer à leurs ébats et à leurs danses. Il se rappela que les mortels qui voulaient les épier et les surprendre, étaient entraînées, malgré eux, dans leur ronde infernale et tombaient morts d'épuisement.
Fallait il avancer? Fallait il retourner sur ses pas? Était ce encore possible?
Comme il faisait ces réflexions, plusieurs nymphes sortirent des bocages qui l'entouraient, le saisirent et l'emmenèrent, bon gré, mal gré, plus mort que vif, au milieu de la Crezée, en face d'un immense brasier devant lequel le dieu des chênes se rôtissait les jambes.
Ce dernier, en apercevant le nouveau venu, s'écria d'une voix formidable:
-Mortel! que viens tu faire ici?
François lui raconta, en pleurant, ses chagrins et sa méprise. Le dieu des chênes, en l'entendant, vit bien que le pauvre enfant ne mentait pas et s'attendrit à son récit, aussi lui dit il, d'une voix presque douce, en lui désignant le feu:"Jeune homme, pique, n'y reviens pas, et fais en bon usage."
Le petit charbonnier ne se le fit pas dire deux fois; il enfonça sa pique dans le brasier et en retira une bûche enflammée qui l'éclaira pour retrouver son chemin. Aussitôt arrivé, il la mit dans son fourneau dont le feu reprit comme par enchantement. Quand ses frères revinrent, la cuisson du charbon était terminée et rien ne pouvait leur faire supposer ce qui était arrivé.
Le matin, François fut chargé, comme d'habitude, de nettoyer le fourneau. Il enlevait les cendres et le frasil avec une pelle en songeant aux événements de la nuit, lorsque tout à coup il recula surpris en voyant la bûche qu'il avait apportée briller encore d'un éclat merveilleux.
Une fois remis de son émotion, il s'en approcha, la retourna dans tous les sens, reconnut qu'elle était éteinte, l'essuya du revers de son tablier et s'aperçut enfin qu'il avait, sous les yeux, et en sa possession un énorme lingot d'or.
Ses frères étaient allés vendre le charbon.
François ne songea toute la journée qu'à sa trouvaille. Abandonné à lui même depuis son enfance, il se laissait aller à ses mauvaises passions:"Cette bûche d'or, songeait il, représente des sommes immenses, c'est à dire la richesse qui procure le bonheur et les plaisirs. Elle m'appartient, puisque c'est à moi seul qu'elle a été donnée, Jean et Jacques n'y ont aucun droit."
Les bons sentiments, cependant, se révoltaient à cette idée et lui faisaient dire: Tu as été orphelin tout enfant et tes frères ont remplacé tes parents morts. Aussitôt les mauvaises pensées revenaient à la charge et lui soufflaient: depuis que tu as l'âge de travailler, tu leur as rendu au centuple ce qu'ils ont fait pour toi. Tu es quitte envers eux depuis longtemps, ne te gêne pas, garde ton or
Satisfait de ce dernier raisonnement, François alla faire un trou sous un hêtre et y cacha son trésor.
A partir de ce jour, il n'eut plus un instant de repos; adieu les rêves joyeux. Sa vie changea complètement. Les soucis s'emparèrent de lui et ne le quittèrent plus. Il fuyait ses frères, ses amis, ses camarades, tout le monde. Il errait seul dans la forêt, songeant à quitter ces lieux pour aller à paris monnayer son or et revenir ensuite acheter, dans le pays, toutes les propriétés à vendre, afin de faire crever de dépit et de jalousie ceux qui l'entouraient présentement, car le démon de l'orgueil le dominait.
Cependant, malgré sa bûche d'or, il était pauvre et ne pouvait effectuer ce voyage tant désiré. De longues années s'écoulèrent ainsi à économiser liard par liard, sou par sou, la somme qui lui était nécessaire.
Son temps se passait à aider ses frères auxquels il n'adressait jamais la parole, à rêver à sa fortune, à compter ses épargnes cachées dans un bas, et à surveiller son trésor qu'il couvait sans cesse du regard.
Ses économies n'augmentant pas selon ses désirs, il laissa ses frères pour aller travailler avec d'autres charbonniers qui le payèrent plus cher.
Enfin le jour tant désiré arriva.
Sans dire adieu à personne, il quitta le pays, emportant sur son dos sa bûche d'or dissimulée par de vieux habits attachés avec des cordes.
En voyant passer par les chemins ce failli gars, pâle, maigre, chétif, sous un aspect misérable, l'on ne pouvait se douter qu'il était porteur d'une fortune considérable.
Il voyageait ainsi, de village en village, économisant le plus qu'il le pouvait afin de ne pas subir de retard, et, pour cela, vivant en bretagne de pommes et de châtaignes tombées des arbres; plus loin de raisins dérobés aux vignes, ou de mûres sauvages. Il acceptait aussi, avec empressement, l'hospitalité que les paysans lui offraient par compassion et pitié pour sa mauvaise mine.
Un soir, après une longue route, il vit les toits de la grande ville se dessiner devant lui; mais exténué de fatigue, il chercha un gîte dans les faubourgs.
Le lendemain matin, il brisa sa bûche d'or en morceaux et s'en alla les vendre chez les orfèvres. Des sommes énormes lui furent versées. Il dépouilla dans l'échoppe d'un marchand, ses vêtements de charbonnier et revêtit des habits de bourgeois qui, avec son teint hâve, lui donnèrent l'air d'un monsieur.
Il s'en alla loger dans un hôtel et goûta bientôt tous les plaisirs qu'offre Paris.
Doué d'une intelligence peu commune, d'une physionomie douce et agréable, et ayant avec cela de l'or à pleines mains, il se façonna promptement aux belles manières.
Un cortège d'amis lui fraya son entrée dans le monde. Les portes s'ouvrirent d'elles mêmes devant lui, et le marquis de Comper - tel était le nom qu'il avait pris- ne tarda pas à devenir un chevalier accompli, adulé, choyé, envié!
Tous ces succès, qu'il accueillit d'abord avec enthousiasme, le fatiguèrent de bonne heure, il était Breton, et le souvenir de son pays le suivait partout.
Au milieu des fêtes les plus brillantes, François, le charbonnier, songeait aux grandes futaies de la forêt de Trécélien et aux champs de blé noir parfumé. Souvent il se disait:"Je pourrais là bas, tout aussi bien qu'ici, m amuser et recevoir mes amis."
Or, un beau matin, en sortant d'un bal - sans prévenir personne, selon sa coutume - il rentra à l'hôtel, prit son or, acheta un cheval et des armes, car les routes n'étaient pas aussi sûres que de nos jours (soyez prudent qd mm si vous partez lol...), et revint en Bretagne.
Le voyage s'effectua sans encombres et, à son arrivée, il acheta un superbe château aux environs de Plélan.
Après cela, les fêtes commencèrent. Les gentilshommes de la contrée furent invités.
Les meutes de chiens aboyèrent dans la cours. Les cors retentirent dans la forêt. La musique se fit entendre dans les salons. Les dîners, les bals, les chasses ne cessèrent pas. Des prodigalités sans nombre furent faites, les pauvres seuls n'y prirent pas part et se virent délaissés et oubliés.
A ce train là, la bûche d'or diminua sensiblement, aussi le marquis de Comper voulut il demander au jeu les sommes qu'il avait follement dissipées. Ce fut là son malheur; il acheva de perdre ce qui lui restait.
Après une orgie effroyable, François joua, dans une nuit, jusqu'à sa dernière obole et redevint aussi gueux que dans ses jeunes années. Au plus fort de la partie, on vint le prévenir que le feu s'était déclaré dans les écuries et qu'on ne pouvait s'en rendre maître. Trop occupé de son jeu, et voulant regagner au plus vite de quoi tenter de nouveau la fortune, il se contenta de hausser les épaules.
Quelques heures après, tous les bâtiments étaient la proie des flammes, et rien ne put être sauvé.
Lorsque l'incendie eut tout consumé, chacun rentra chez soi, mais personne n'invita François à l'accompagner. Ses amis de débauche l'évitèrent. Le malheureux resta seul, assis sur les débris en cendres de sa fortune envolée.
Il y resta tout le jour, abîmé dans sa douleur. La faim l'obligea à chercher un abri. Il se souvint seulement alors qu'il avait des frères dans le pays et se dirigea du côté de son ancienne cabane. Jacques et Jean étaient en train de faire le fourneau et chantaient en travaillant.
Ils avaient aperçu, plusieurs fois, le marquis à cheval, suivant sa meute, et lui avaient trouvé un air de ressemblance avec leur frères; mais ils ne pouvaient croire que ce fût lui.
Cependant, quand ils le virent entrer chez eux, il n'y eut plus de doute, c'était bien François vêtu comme un gd seigneur.
-Frères, lui dirent ils, tu es donc bien riche pour avoir un château, des chevaux, des chiens qui doivent coûter plus cher à nourrir que tous les paysans de la forêt, et de nombreux amis.
-Je ne le suis plus, répondit il; mon château est brûlé, mes chevaux et mes chiens sont vendus, mon argent est dépensé, mes amis m'ont fui. Je n'ai plus rien et j ai faim et froid.
-Partage notre repas et réchauffe toi à notre feu, reprirent les charbonniers en lui désignant le foyer et un pot rempli de soupe de pain noir. Il y a tjs ici une place pour le pauvre.
François mangea et s'approcha du feu pendant que ses frères continuaient leur travail.
L'accueil, bienveillant, de ceux ci l'humilia plus que s'ils l'avaient repoussé. Il souffrit de les voir meilleurs que lui, et ne voulut pas rester plus longtemps avec eux.
D'un autre côté, le travail lui était devenu impossible, et il comprenait bien qu'il ne pouvait rester avec ses frères sans les aider.
"Allons! se dit il, du courage! tentons la fortune une dernière fois et, pour cela, allons rendre visite aux dieux de la forêt, dans la Crezée de Trécélien."
Il profita des ténèbres pour s'éloigner de la cabane. Un peu avant minuit, l'infortuné marquis s'achemina timidement vers la Crezée.
Il faisait un temps affreux, le tonnerre grondait, les éclairs sillonnaient la nue. François aperçut, comme la première fois, les flammes de diverses couleurs qui passaient par dessus les cimes les plus élevées des arbres de la forêt.
Les hiboux faisaient entendre leurs cris sinistres. Les chauves souris et les engoulevents passaient comme des ombres autour des buissons. C'était l'été c'est à dire à l'époque où les grenouilles, les crapauds, les sauterelles et les grillons chantent toute la nuit; mais ils ne donnaient pas signe de vie. Par exemple on entendait le bruissement du vent dans les halliers, les mélèzes se plaignaient, les fougères tremblaient, les bruyères frissonnaient, la nature entière gémissait.
Le marquis s'arma de courage et avança.
Des éclats de rire, des voix, des chants partirent tout à coup du bocage et le malheureux se vit cerné et entraîné dans une danse échevelée.
Le dieu des chênes, en le voyant, le reconnut aussitôt et lui dit d'une vois terrible:
- Mortel! que viens tu faire ici?
François voulut lui raconter la même histoire de son fourneau éteint; mais le vieillard l'interrompit:
- Je la connais, celle là, elle est trop forte! du reste, ajouta t il en ricanant, nous verrons bien tout à l'heure si tu dis vrai. Enfonce ta pique dans le feu et tâche d en retirer une bûche.
Pâle, les yeux hagards, le pauvre diable se précipita vers le brasier, y introduisit sa pique et chercha à la retirer. Impossible! Elle semblait retenue par une force invisible. Ses mains se contractèrent et semblèrent faire partie inhérente de l'instrument. Les flammes vinrent d'abord lécher la pique, puis les bras du malheureux qui, malgré ses cris de douleur, fut enlevé et dévoré par le feu.
Le matin, à l'aube, les danses cessèrent, les nymphes disparurent, les flammes s'éteignirent, le cadavre calciné de l'infortuné jeune homme resta seul dans la Crezée.
Plus tard, ses cendres se couvrirent d'écorce, des rameaux poussèrent et, aujourd'hui l'on voit encore, à la même place, un vieux petit arbre rabougri, dont les branches piquent la terre, et que l'on nomme L'arbre du charbonnier.
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April 23 Le dragon du lac Ploërmel 24ème conteIl y a bien longtemps, toute la région de Ploërmel, son lacs et toutes les terres à des lieues alentours étaient aux mains d'un puissant chef de tribu, un tiern que l'on traitait de prince, ce qu'il acceptait avec un plaisir évident. Car s'il était courageux, bon guerrier et s'il administrait ses terres à la satisfaction de tous, accroissant largement la prospérité de ses hommes, il faisait preuve d'une orgueil certain et d'un appétit pour les honneurs de ce monde que son confesseur lui reprochait régulièrement. Tout comme il lui reprochait son goût pour les jolies filles, son tempérament colérique et son attrait pour les parures somptueuses. Ses alliés,, ses sujets, ses hôtes ne manquaient pas de flatter ce dernier penchant. Lourds bijoux d'or, torques à l'ancienne mode ou chaînes émaillées finement ouvragées, croix venues de la lointaine Byzance et broches nordiques d'ambre et d'argent s'entassaient dans son trésor. Tant de joyaux ne manquaient pas d'attirer la convoitise, et la protection du trésor devint peu à peu une obsession, pour le prince lui même et pour son capitaine de la garde, guère enclin à se priver de ses meilleurs hommes d'armes pour veiller sur le précieux coffre.
Lorsque vint le jour du mariage du prince, toutes les parures furent exhibées devant le peuple, comme il se devait, mais l'angoisse du prince s'en accrut encore. A la fin des noces, un très vieil homme apparut sur le seuil de la salle de banquet. Vêtu de vert, le visage et les mains plissées de mille rides, chaussé de bottes rapiécées de morceaux de cuir de toutes les nuances de brun, il ressemblait autant à un vieil arbre qu'à un être humain. Il portait dans ses bras une précieuse cornemuse de velours vert, d'ivoire et d'argent. Le prince l'invita à jouer, et en un instant la salle fut plongée sous le charme. Dans les notes de la cornemuse se déployaient les montagnes d'Ecosse, les lacs d'Irlande, les fières forteresses galloises. Pendant quelques instants, les hommes et les femmes rêvèrent. Quand la musique s'arrêta, ils ne savaient plus si il avaient ri, dormi, pleuré, mais ils savaient qu'ils étaient heureux. Le vieil homme respecta un instant de silence , puis enchaîna avec des airs à danser, les autres musiciens se joignirent à lui, la cervoise se remit à couler dans les cornes à boire, et la gaieté habituelle des repas de noce reprit ses droits.
Le prince pria le vieil homme de rester auprès de lui. Tous les soirs, l'inconnu venait raconter quelque histoire des mondes lointains où il avait voyagé, chanter un récit épique, évoquer la sagesse et l'héroïsme des anciens rois. Ses conseils, souvent inattendus, parfois même insolents, se révélaient tjs d'une grande sagesse. Tant et si bien qu'un beau jour le prince la conduisit à la cachette du trésor et lui montra ses plus belles pièces, puis il lui confia son grand souci : comment assurer la protection infaillible à tous ces joyaux? Le vieil homme ne réfléchit qu'un instant.
"Un dragon, affirma t'il, je ne vois qu'un dragon comme gardien de tes richesses."
Le prince crut bien que son vieux conseiller déraisonnait. Il n'y avait jamais eu de dragon dans le pays de Ploërmel, ou alors dans des temps si reculés; quelques récits en faisaient état, mais il ne s'agissait que de contes pour faire peur aux enfants. Le vieillard répondit que les dragons avaient quitté la Bretagne depuis des siècles et des siècles, il en subsistait encore quelques uns dans les montagnes du pays de Galles. " Les Gallois sont vos cousins, à vous les Bretons. Vous parlez la même langue, vous vous racontez les mêmes histoires. Quoi de plus normal? Bien des Gallois sont venus s'installer ici, fuyant devant les barbares du nord, et ont fondé vos villages et vos paroisses. Leurs rois ne refuseront pas de vous confier un de leur dragons, si je me présente de la part d'un chef puissant, et si j'arrive muni de promesses d'alliance, de nobles présents et de quelques chevaux."
Le prince était enchanté de cette suggestion. Il se voyait déjà délivré de son obsession, et imaginait le surplus de gloire que lui vaudrait le fait d'être le seul en Bretagne à posséder le plus mythique des animaux.
Le vieux conseiller partit donc sous bonne escorte; plusieurs chariots contenaient les présents destinés aux princes gallois. De beaux étalons caracolaient en queue du convoi.
Le voyage fut long, et l'ambassade dut parlementer plusieurs semaines dans la ville des Légions avant que les souverains n'acceptent de se priver d'un de leurs animaux protecteurs. Il fallut ensuite partir en expédition dans les montagnes et persuader un des grands serpents volants de quitter sa terre. Enfin, presque une année plus tard, on vit arriver au pays de Ploërmel un convoi en tête duquel chevauchait le vieux musicien. Dans un très long et très lourd chariot, renforcé de pièces de bois à moitié brûlées et de morceaux de métal dont certains portaient des traces de morsures profondes, se reposait un énorme dragon, vert émeraude taché de rouge. Ses ronflements faisaient vibrer les barreaux de sa cage, et lorsqu'il ouvrait la gueule chacun se détournait, se pinçant le nez d'un air incommodé. Seul le vieux se comportait normalement, parlant à l'animal à voix basse, lui grattant la tête, lui offrant des poulets crus et des lapins dont la bête s'emparait avec un grondement de plaisir.
Arrivé au palais, le vieillard sortit de ses bagages sa cornemuse, et commença à jouer. Un des soldats ouvrit alors la cage et le dragon sortit majestueusement. Sans se concerter, toute la cour recula de deux pas, sauf le prince qui tenait à montrer son courage et sa force d'âme. Le dragon se dandina jusqu'à lui, de courtes flammes sortant de sa gueule chaque fois qu'il respirait; le vieux jouait tjs. Le dragon se coucha devant le souverain, posa sa tête sur le sol et attendit; le prince, hésitant un peu, descendit de son trône, caressa d'une main timide la tête écailleuse. Le dragon ronronna d'aise et se releva. Le vieux s'arrêta de jouer, juste le temps d'attacher la cassette contenant le trésor royal au cou de l'énorme animal. Puis il reprit sa cornemuse et partit vers le lac, sans cesser de jouer. Le dragon le suivit. A l'approche de l'eau, la musique se fit plus rapide, le son montait, les notes tourbillonnaient, vertigineusement. Sur la rive, le sonneur tint un long instant la plus haute note, puis il s'arrêta, d'un coup. Devant toute la cour abasourdie, le dragon sauta à l'eau et disparut en un instant. Les assistants retenaient leur souffle. Un moment passa, puis le vieux se remit à jouer, la surface de l'eau commença à bouillonner, et le dragon émergea, le coffret tjs attaché au cou. Le vieux se tourna vers le prince:"Ton trésor est désormais en sécurité, gardé au fond des eaux par le monstre cracheur de feu. Chaque fois que tu désireras porter tes parures, ou les exposer, je jouerais de ma cornemuse et mon ami le dragon remontera à la surface."
Pendant des années, le dragon apparut chaque fois que sonnait la cornemuse d'ivoire et d'argent et le reste du temps le trésor princier reposait au fond du lac. Mais un matin le vieux sonneur ne se présenta pas à la table du déjeuner: on le trouva étendu dans sa petite maison de pierre, endormi pour toujours, un léger sourire aux lèvres. A ses côtés reposait la cornemuse, soigneusement rangée dans son sac de velours vert. On porta le vieux en terre, au coeur de la foret comme il l'avait depuis longtemps demandé. Et le roi demanda au chef de ses sonneurs de jouer un des airs que le dragon affectionnait. Mais la musicien eut beau s'appliquer, s'efforcer encore et encore, l'eau du lac resta désespérément calme. Le prince, inquiet, fit appeler à travers toute la Bretagne les sonneurs les plus renommés: tous essayèrent, donnant le meilleur de leur art. Mais ce fut en vain. Alors le prince en envoya chercher d'autres, au pays de Galles, puisque le dragon était venu de cette terre d'outre mer. Toujours en vain. Les musiciens gallois avaient vanté la science musicale des Irlandais et des Ecossais. On fit venir les meilleurs d'entre eux, on alla même en chercher dans la lointaine et brumeuse île de Skye, où les joueurs, inspirés, dit on, par les fées, sont incomparables. On ne revit jamais le dragon gallois, ni la cassette du roi. Le lac, lui, est toujours là.
April 11 Peronnik L'idiot 23ème conteLorsque Peronnik l'idiot arriva à l'orée de la forêt de Brocéliande, il aurait juré qu'il marchait depuis sa naissance. Il ne se souvenait guère de ces années, mais aussi loin que remontaient ses souvenirs, il se revoyait arpentant chemins et routes, par tous les temps. Il avait sillonné la Basse Bretagne jusqu'à l'âge de quinze ans, puis il s'était dirigé vers l'est et avait quitté les terres où l'on parlait breton. En ce temps là, les gens de sa sorte étaient partout les bienvenus car ils avaient l'âme pure et plus de finesse qu'il n'y semblait. Les paysans accueillaient de bon coeur ce garçon au sourire permanent, qui avait toujours une chanson à la bouche, et pas une once de méchanceté (eût il voulu être méchant qu'il n'y serait d'ailleurs point parvenu). Les fermières remplissaient sa gamelle d'un reste de soupe ou de bouillie d'avoine, et d'un morceau de pain rassis. Peronnik n'étant pas idiot au point de se laisser mourir de faim, il avait chaque fois gd soin de louer l'excellence de la nourriture offerte. La maîtresse de maison, flattée, rajoutait qq morceau de lard ou de volaille rôtie. Peronnik se lançait aussitôt dans la louange de la ferme, si bien tenue, et du fermier qui élevait un troupeau aussi exceptionnel, donnant une viande excellente. L'avalanche de compliments produisait son effet, et le plus souvent Peronnik se retrouvait, pour quelques jours, employé à garder les vaches. Il repartait avec un peu d'argent en poche, et sur le dos des vêtements qu'un épouvantail lui aurait enviés, mais qui étaient propres et chauds.
Aux abords de Brocéliande, qui était alors bcp plus vaste qu'aujourd'hui, il avisa une ferme bien tenue. Peronnik entra en chantant dans la cour de la ferme, la fermière lui offrit le reste de bouillie de son chaudron... Une heure plus tard, Peronnik devenait vacher remplaçant, le titulaire du poste s'étant fait le jour même, méchamment bousculer par un taureau irascible.
Juste avant la nuit, un beau chevalier tout armé entra à son tour dans la cour. En l'apercevant, la fermière se mit à pleurer. "Encore un jeune homme qui va perdre la vie en s'enfonçant dans la forêt enchantée, expliqua t elle à Peronnik. Il va me demander la route du château de Kerglas, je ne pourrai pas l'empêcher de s'y rendre, et il périra, comme des centaines d'autres avant lui."
Le chevalier s'inquiéta de la route de Kerglas, et la fermière le mit en garde contre les périls mortels qu'il allait affronter. "Je suis prêt à tout pour conquérir le bassin d'or et la lance de diamant que détient le magicien de Rogear au fond des souterrains de Kerglas. La lance tue ou brise tout ce qu'elle touche, et le bassin fournit l'or en abondance, guérit les malades et ressuscite les morts dont il touche les lèvres. Voilà pourquoi je chevauche depuis de long mois vers Kerglas. Mais n'ayez pas peur pour moi, ajouta t il un saint ermite m'a déjà annoncé toutes les épreuves qui m'attendent.
- Que vous a t'il raconté au juste?
- Que pour parvenir jusqu'à Rogear, il faut franchir le bois trompeur, affronter le Korrigan à l'aiguillon de feu et voler une pomme au pommier qu'il garde, puis cueillir, malgré le lion à la crinière de vipères, la fleur qui rit, traverser le lac des Dragons, vaincre l'homme noir armé d'une boule de fer, échapper au Vallon des plaisirs, et enfin oser prendre la Hideuse Dame Noire qui est la seule à savoir comment vaincre le magicien.
-J'espère qu'il vous a également expliqué comment venir à bout de tous ces dangers???
- Madame, je suis chevalier, je n'ai besoin de rien d'autre que de ma bonne épée, de ma vaillance et de ma foi pour combattre les créatures maléfiques."
La fermière soupira bien fort, et lui indiqua le chemin. "Adieu chevalier, je prierai pour vous.", ajouta t elle tristement quand il disparut au galop entre les arbres.
Le lendemain Peronnik, bâton en main, partit vers la pâture, à la tête d'un troupeau d'une vingtaine de vaches. Comme le travail n'était pas trop absorbant, il s'assit dans l'herbe et observa la forêt. De toute la matinée, il ne vit âme qui vive. Quand le soleil arriva au plus haut dans le ciel et que l'estomac de Peronnik lui confirma qu'il était midi, il vit sortir de la forêt un homme de gde taille, presque géant, drapé dans de riches vêtements noirs. Le visage maigre et pâle, le regard cruel, il chevauchait une jument à la robe sombre. Peronnik observait la scène, à plat ventre derrière un buisson. La jument était suivie d'un vigoureux poulain noir, bien assuré sur ses jambes. Mais ce qui frappa l'idiot d'étonnement, ce fut la lance de diamant que tenait le cavalier, et le bassin d'or qu'il portait devant lui, sur sa selle. En un éclair, Peronnik comprit qu'il voyait passer Rogear et ses précieux talismans. Ceux ci brillaient d'un éclat presque insoutenable, et dans la tête de Peronnik résonnaient les paroles du chevalier:" La lance brise ou tue tout ce qu'elle touche, le chaudron apporte la fortune et la vie."
Pendant les semaines qui suivirent, des chevaliers continuèrent à demander à la fermière la route de Kerglas, et Peronnik continua à observer Rogear qui chaque jour empruntait le même chemin. Le bassin d'or et la lance de diamant avaient fait naître dans le coeur de Peronnik le désir absolu de les posséder. Il était aussi effrayé que tenté par l'aventure: comment conquérir des trésors, qd on n'a pour tout talent que garder les animaux, tendre des pièges à la glu, et imiter le chant des oiseaux.
La chance lui sourit lorsqu'un soir un vieil homme s'arrêta à la ferme demander à boire.
"Êtes vous, comme les autres, en route pour Kerglas, et faut il vous indiquer le chemin? s'enquit la fermière.
- Non point, répondit le vieillard, car j'y suis allé bien souvent.
- Et vous en êtes revenu?"
Peronnik en bâillait d'admiration.
"Comment avez vous fait? Tous les autres ont été tués par Rogear!
- Il ne m'a pas tué, et ne me tuera pas, parce que je suis sorcier comme lui, et parce que je suis son frère Briac'h.
-Et les sortilèges du Bois Trompeur?
- Je n'ai pas besoin de les affronter, il me suffit d'appeler le poulain noir pour qu'il me transporte sain et sauf sur son dos.
- Et tous les autres périls?
- Es tu vraiment idiot? Je viens de te dire que je suis sorcier!"
Après avoir bu et mangé, puis remercié la fermière de son accueil, Briac'h partit vers la lisière de la forêt. Peronnik, de moins en moins idiot, l'avait précédé. Caché dans les fourrés, il vit le sorcier tracer un cercle sur le sol, se placer en son centre, tourner plusieurs fois sur lui mm puis chanter:"Poulain, libre des pieds, poulain, libre des dents, poulain je suis ici, poulain, viens, je t'attends."
Quelques instants après, le petit de la jument noire arriva au galop. Briac'h lui mit un licol, sauta sur son dos et tous deux disparurent dans la forêt.
La formule n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd. Peronnik commença à réfléchir à la façon de venir à bout des épreuves énumérées par le chevalier. Peu à peu, il échafauda un plan, ses idées devinrent claires, et il entreprit de préparer un petit bagage. Il réclama de la toile, de la glu, des lacets. Le fermier, qui connaissait ses talents de chasseur, les lui fournit volontiers. Il se tailla un sifflet dans du sureau, garda soigneusement les plumes des volailles que la fermière passait à la casserole. Pour finir, il acheta un chapelet de grosses perles de bois noir et le fit bénir par le curé, en mm temps qu'une petite gourde d'eau. Si le prêtre fut étonné par le zèle soudain de son nouveau paroissien, il eut le bon goût de rien laisser paraître.
A l'entrée du bois, Peronnik répéta les gestes et les mots du magicien. Le poulain se laissa docilement passer le licol et monter par Peronnik, et ils s'enfoncèrent ensemble dans le bois Trompeur. Autour d'eux, l'idiot ne voyait que périls: tempête déchaînée, gouffres béants s'ouvrant sous leurs pas, avalanches de rochers, torrents de boue prêts à les emporter. Le garçon se forçait à penser qu'il ne s'agissait que d'illusions et de diableries, mais de ci de là il apercevait les squelettes d'un chevalier et de son cheval, et il ne pouvait s'empêcher de penser en tremblant à ceux qui l'avait précédé. Une peur glacée le paralysait peu à peu, et il failli revenir sur ses pas. Dans un dernier sursaut de lucidité, il tira son bonnet sur ses yeux et laissa le poulain aller son chemin.
Qd sa monture s'arrêta, Peronnik releva doucement le bord de son couvre chef: devant lui s'étendait une vaste plaine entrecoupée de haies. Le petit cheval trotta jusqu'à un enclos verdoyant, entièrement occupé par un énorme pommier surchargé de fruits. Un Korrigan d'une laideur remarquable barrait l'entrée. De ses deux mains, il tenait une épée de feu qu'il pointait vers Peronnik.
Le garçon sauta à bas de sa monture et tomba à genoux. Il se présenta, avec bcp de politesse, et en prenant son air le plus innocent, comme le nouveau valet de Rogear. Trompé par le sourire idiot du jeune homme, et rassuré par la présence du poulain noir qu'il connaissait bien, le Korrigan abaissa un peu son épée. Pas entièrement convaincu, il demanda cependant à Peronnik quel service Rogear attendait de lui.
"Le débarrasser des centaines d'oiseaux qui chaque jour ravagent ses arbres, mangent ses fruits, abîment son jardin et ses fleurs. Je suis un grand expert en science de piégeage, regardez vous même." Et peronnik sortit le lacet de son sac.
" Ton savoir m'intéresse, lui répondit le Korrigan. Vois comme mon beau pommier est envahi de merles et de grives. L'épée de feu ne m'est d'aucun secours contre eux. Place donc quelques pièges ici avant de partir rejoindre ton maître."
Peronnik prépara son matériel, puis, toujours aussi innocemment, demanda au Korrigan de l'aider à tendre le piège. Sans méfiance, celui ci avança la main et se retrouva pris dans le lacet. L'idiot l'arrosa bien vite d'eau bénite, et le Korrigan, hurlant de rage, en fut réduit à l'immobilité. Peronnik courut au pommier, cueillit une pomme et remonta sur le poulain.
Trottant toujours à travers la plaine, le poulain conduisit son cavalier vers un gd jardin où toutes les fleurs de la terre semblaient s'être donné rendez vous. Au coeur du jardin, un labyrinthe en buis conduisait à la fleur la plus étrange que Peronnik ait jamais vue. Elle élevait très haut sur sa tige une corolle qui ressemblait à un visage d'enfant, et son coeur riait d'un jolie rire argentin. Tout autour de la fleur courait un lion dont la crinière était faite de vipères entrelacées, agressives, sifflant et lançant en avant leurs têtes armées de crocs dégoulinant de venin.
"Si tu t'approches de la fleur, tu es un homme mort, rugit l'animal.
- Messire, répondit l'idiot, saluant bien bas le lion, je ne suis pas à la recherche d'une fleur. Je veux seulement qu'on m'indique la route de Kerglas, car je dois porter ce sac au gd magicien Rogear. Ma maîtresse lui envoie de quoi se confectionner un énorme pâté d'alouettes, et j'ai hâte d'accomplir ma mission, car ce pays n'est guère rassurant.
- Des alouettes! (le lion en salivait.) Tu en as vraiment beaucoup?
- Jugez vous même, messire."
Peronnik tendait au lion un sac de toile tout gonflé d'où dépassaient des touffes de plumes. Incapable de se retenir, le lion plongea sa tête, vipères comprises, dans le fond du sac. Ses dents se refermèrent sur un poisseux mélange de duvets et de glu. Peronnik referma vivement le sac autour du cou lion. Aveuglé, à moitié étouffé, la gueule fermée par la glu, le fauve se dégagea du piège longtemps après que Peronnik eut repris la route, la fleur qui rit serrée dans sa main.
Une chaussée à ras de l'eau traversait le lac aux Dragons. Battant l'eau de leur énorme queue, les dragons attendaient d'un air réjoui le jeune homme et sa monture. Peronnik ne pouvait avoir de doute sur le sort qui l'attendait: des carcasses de chevaux et des débris d'armures parsemaient la rive du lac. Il sortit son chapelet. Les dragons ricanaient devant cette piété de dernière minute. Mais Peronnik leur lança à chacun un grain de son chapelet, et les pauvres monstres les gobèrent sans réfléchir. L'un après l'autre, ils se retrouvèrent raides morts, flottant sur le dos.
Peronnik entrevoyait maintenant la réussite de son aventure. Plus que trois épreuves, se disait il, et je serai définitivement le plus intelligent de tous les idiots. Il commença à déchanter en arrivant au bout de la plaine, à l'entrée du défilé de l'homme noir. Enchaîné au pied du rocher qui commandait l'unique passage, le sombre géant tenait à la main une boule de fer qui avait pour usage de revenir dans la main de son maître après avoir atteint son but. L'engin n'était guère rassurant, et les six yeux que l'homme noir avait tout autour de la tête l'étaient moins encore. Peronnik savait que le gardien de la vallée ne dormait jamais que de deux yeux. L'idiot tomba à genoux et, pour se donner du courage, commença à chanter un cantique, bien long et bien solennel. A la fin du chant, le géant avait fermé trois de ses yeux. Encouragé, Peronnik dévida tout son répertoire de chants religieux, en breton, en latin, en français. Les paupières du géant s'abaissaient l'une après l'autre. Peronnik regrettait de ne pas avoir été plus assidu à l'église. Il reprit un ou deux cantiques, baissant peu à peu le ton. L'homme noir ronflait comme un bienheureux, la boule avait roulé sur le sol loin de sa main. Chantonnant à mi voix un dernier Ave Maria, Peronnik passa sur la pointe des pieds devant le farouche gardien. Le poulain le suivit sans bruit, et ils entrèrent dans la vallée des plaisirs.
Une immense fête dans le plus beau jardin du monde attendait l'idiot. Des tables interminables, recouvertes de nappes blanches, croulaient sous les victuailles; des rôtis, des pâtisseries, des sauces parfumées et onctueuses, des pains tout chauds, des fruits, des glaces se pressaient à portée de sa main. Dans des carafes, miroitaient des vins d'ambre et de rubis. Des musiciens jouaient sans relâche des airs enchanteurs. Des jeunes filles qui se baignaient nues dans un joli bassin de marbre l'invitèrent à les rejoindre. Deux d'entre elles sortirent de l'eau et se mirent à danser. Peronnik se signait à tour de bras, convoquait toutes les brides de prières qu'il parvenait à se rappeler, mais les visions tentatrices ne s'effaçaient pas. Il fit appel à ses souvenirs: les filles n'avaient jamais été bien aimables avec lui, et il avait récolté plus de moqueries et de paires de claques que de baisers. Méfiant, il détourna son regard des jolies naïades. Mais résister à la vue de la nourriture et à ses parfums était un supplice bien plus cruel. Son estomac, vide depuis trop longtemps, se mettait de la partie, grondant et gargouillant. Fasciné, il s'approcha des tables. Il tendait déjà la main vers les plats. Un rayon de soleil se posa sur une aiguière qui se mit à luire comme un diamant. Comme la pointe de la lance tellement désirée. Peronnik reprit ses esprits; il avait failli réduire à néant tous ses efforts. Il avait faim? Donc il allait manger. Il s'assit sur le sol et vida joyeusement le contenu de sa musette. Une belle tranche de lard, deux grosses tartines beurrées, un morceau de pâté de chair, encore du bon pain de la ferme, et un demi far. Il poussait tout ça avec du cidre mousseux, pas trop dur; il s'offrit même le luxe de lamper d'un trait la petite cruche de lambig qu'il avait embarquée avant de partir. A la fin de ce qui était pour lui un véritable festin, les nourritures raffinées sur les disposées sur les tables lui parurent bien pâles. Il n'en avait plus le moindre désir. La musique se mit alors de la partie, se faisant ensorceleuse, le retenant sous son charme. Peronnik sortit de son sac le sifflet de sureau. Le poulain qui, de son coté, s'était régalé de la bonne herbe des pelouses, était tout disposé à reprendre le chemin. Peronnik, s'assourdissant lui même avec son sifflet, sauta sur son dos. dès qu'ils furent hors de vue du jardin des plaisirs, l'idiot cessa de siffler, ce dont le poulain fut fort aise.
Le château de Kerglas se dressait dans le lointain qd Peronnik parvint au bord du gué où l'attendait la hideuse dame toute drapée de noir. Avec sa politesse habituelle, il l'invita à monter derrière lui et s'engagea sur le gué. Il savait que sa passagère était redoutable mais aussi qu'elle pouvait l'aider à terminer sa quête. Il attendait ses ordres dans un silence prudent. A u milieu de la rivière, elle se présenta à lui.
"Peronnik l'idiot, sais tu qui chevauche avec toi?
-Je ne sais pas votre nom, mais vous êtes sûrement une très puissante personne.
- Dans ton innocence, tu as trouvé le mot juste. Personne n'est plus puissant que moi! Nul ne peut m'arrêter, les rois eux mm, avec toutes leurs armées doivent s'incliner devant mes décisions. Je suis la peste."
La peur faillit jeter Peronnik à bas de son cheval, mais la peste le retint d'une main un rien osseuse mais fort vigoureuse.
"Ne t'affole pas. Ce n'est pas toi que je recherche. Je veux abattre Rogear, et tu vas m'y aider. En retour, je t'épargnerai et je te donnerai la clé qui te conduira vers la lance de diamant et le chaudron d'or. Tout ce que je te demande, c'est de faire en sorte que Rogear morde dans la pomme que tu as volée au Korrigan, elle a le pouvoir de briser le sort d'immortalité que Rogear entretient autour de lui même."
Ayant ainsi parlé, elle rabatit ses voiles sur son visage. Quelques minutes plus tard, le poulain et ses deux cavaliers entraient dans la cour du château où les attendait Rogear.
"Te voilà enfin, sale petit voleur. Tu vas regretter de t'être attaqué à mes biens.
- C'est votre propre frère qui m'a confié cette monture quand il m'a chargé de vous apporter deux présents de sa part. Il a appelé le petit cheval, et il m'a expliqué comment éviter les dangers du voyage.
- Deux cadeaux, dis tu? Montre les moi."
Peronnik plongea la main dans sa besace d'où il retira la pomme.
"Voici d'abord la pomme de joie. Quiconque y mord en garde pour tjs l'âme contente."
Puis il se retourna vers la dame en noir immobile sur la selle.
"Et voici, plus précieuse encore, la dame de soumission. Si vous la prenez à votre service, tous se soumettront à vous, les plus riches comme les plus puissants. Mais votre frère a bien dit que ces cadeaux ne peuvent pas attendre. Il faut vous en emparer tout de suite.
- Alors donne moi la pomme et descends la douairière de sa selle."
Rassuré par l'évocation de son frère, et plus encore par l'air stupide du messager, Rogear, oubliant sa méfiance habituelle, mordit dans la pomme. A cet instant, la dame le toucha au visage et il s'écroula, foudroyé par la peste.
Satisfaite d'avoir abattu le magicien qui la défiait en se voulant immortel, la peste quitta Peronnik. Il dissimulait prudemment sa joie de la voir s'éloigner. 3La fleur qui rit te mènera jusqu'au trésor de Rogear, ne la lâche surtout pas.", lui dit elle en guise d'adieu. Peronnik s'enfonça dans les souterrains du château. La fleur, tenue bien haut, éclairait les sombres couloirs. Il trouva sur son chemin plus de cinquante portes fermées, mais la fleur les ouvrait l'une après l'autre, d'un éclat de rire (QD ON VOUS DIT QU UN SOURIRE OUVRE BIEN DES PORTES mdr...). Au plus profond des souterrains, la dernière porte se dressa enfin devant lui. La lumière et le rire de la fleur se conjuguèrent, plus fort que jamais, et le vantail d'argent tourna sur ses gonds. Devant Peronnik, la lance et le bassin luisaient doucement. Il les prit dans ses mains. A ce moment, un cri terrible se fit entendre à travers le château, et la terre commença à trembler et à se fendre. Les murs s'écroulèrent.
Peronnik reprit ses esprits au milieu de la forêt de Brocéliande. Tout avait disparu, sauf la bassin d'or et la lance de diamant qu'il tenait toujours fièrement, et le poulain qui broutait, un peu à l'écart.
Plus tard, Peronnik mit ses armes de lumière au service du duc de Bretagne, puis partit vers l'orient conquérir son propre royaume. Il racontait parfois son aventure, récit qu'il concluait immuablement en disant à ses auditeurs :" Vous voyez ce que j'ai accompli comme un pauvre idiot. Alors, imaginez un peu, si j'avais été intelligent..."
March 29 la légende du merle et de la chauve sourisPourquoi le merle est noir.....
Jadis, le merle avait le plumage aussi blanc que la neige. Il en était pas peu fier, mais un jour, ayant vu la pie déposer des diamants et de l'or dans le creux d'un arbre, il lui demanda où elle les avait pris. Elle lui dit qu'il fallait aller trouver tout au fond des entrailles de la terre le prince des richesses et lui offrir ses services, qu'il lui permettrait alors d'emporter tout ce qu'il pouvait prendre ds son bec, mais qu'il devait se garder de toucher aux trésors étalés sur son chemin.
Le merle descendit donc par les souterrains, mais à la seconde caverne, n'y pouvant plus d'envie, il enfonça son bec ds la poudre d'or étendu sur le sol. Aussitôt, un démon horrible parut qui jeta sur lui feu et fumée. Le merle s'enfuit, mais la fumée vomie par le monstre ternit à jamais son plumage. Il devint tout noir à l'exception de son bec qui garde la couleur de l'or qu'il avait voulu dérober
La naissance de la chauve souris
Au temps jadis une souris vint demander l'hospitalité à un hirondelle qui avait bâti son nid ds une vieille cheminée et y couvait ses oeufs. Celle ci, que son mari avait abandonnée, y consentit mais à la condition que, durant trois jours, la souris couverait à sa place. La souris accomplit sa tâche, puis elle partit. Voilà les petits éclos, mais ils étaient couverts de poils au lieu de plume et ils avaient une tête et un corps de souris, avec des oreilles et des ailes crochues comme le diable. L'hirondelle en mourut de chagrin. Après ses funérailles, la reine des hirondelles fit enfermer les orphelins ds les ruines d'un cloître et leur défendit, sous peine de mort, de ne jamais sortir à la lumière du jour. Voilà pourquoi on ne voit jamais de chauve souris pendant le jour. ![]() March 16 Les révélations de monsieur de Trécesson 22ème conteNous sommes en 1773, et Jean de Trécesson sent sa conscience lui échapper. Il fait appeler à son chevet un ermite retiré non loin de son domaine. Le visage émacié par la souffrance, le vieux seigneur s'ouvre au saint homme des remords qui l'obsèdent.
"Je m'en vais , je le sais, et je veux apaiser ma conscience. J'ai commis un des péchés les plus graves. J'ai menti, menti à ma famille à mes amis et à mes gens. J'ai toujours soutenu que mon unique fils était parti faire fortune, préférant l'aventure à l'hymen qu'il devait contracter. Gaspard n'a jamais quitté le domaine. Voici vingt ans, il s'est suicidé: je l'ai retrouvé pendu au vieux chêne du colombier, l'hiver 1752.
Gaspard était un garçon brillant et plein d'ardeur. Il était parti étudier à Paris. Après avoir fréquenté l'université et les philosophes, il était revenu à Trécesson. Il rentra de Paris transformé. Je n'avais plus affaire à un jeune homme bouillant et affectueux, mais à un "monsieur" sûr de lui, plein de morgue et d'idées nouvelles, et qui entendait bien hériter le domaine de mon vivant. Une jeune fille au visage de madone l'accompagnait, une riche héritière. Elle faisait partie de la stratégie de mon fils pour obtenir le succès et le pouvoir. Gaspard avait une curieuse conception de l'ascension sociale et des idées nouvelles: pour lui, la morale devait forcément passer par le nivellement par le bas. J'ose le dire, il se vautrait dans la luxure, jouait avec de l'argent mal acquis et s'enivrait plus que de raison.
Il ne se passait pas une semaine sans qu'il ne gagne Rennes, il y avait toujours quelque chose à faire: un concert à Saint Germain, une réception au Thabor ou un récital d'opéra - pour ne parler que de ses passe-temps les plus brillants. Tout était prétexte aux mondanités. Pourtant les soirées se terminaient toujours de la mm triste façon, entre tripots et femmes de peu de vertu. Et que dire des matins, blafards et imbibés d'alcool. Il disait que tout cela était de ma faute. Que si je lui avait laissé le domaine, il aurait renoncé à ses mauvais démons. Comment aurais je pu lui faire confiance et lui remettre le château, le domaine, nos paysans? Pourtant aujourd hui j'éprouve un poignant remords de ne l'avoir pas fait.
Mon fils s'efforçait encore de temps en temps de lutter contre lui mm. Combien de fois l'ai je vu dans le gd hall, scrutant dans le miroir son visage si beau, entouré d'une longue chevelure aile corbeau. Je revois sa démarche volontaire, pleine de cette fougue qui n'appartient qu'à la jeunesse. Les femmes étaient à ses pieds: sa petite fiancée semblait ne se rendre compte de rien. Mais le miroir reflétait le visage d'un homme à l'âme déjà flétrie.
Quelque fois, il séjournait un peu plus longtemps au château. Tout redevenait alors comme avant. Il parcourait au galop les sentiers de la forêt. Il empruntait souvent un chemin de traverse qui menait jusqu au Rocher de Casse-Cou. Là il s'arrêtait tout au bord du précipice et contemplait le vide, le vide de son existence.
Un soir, une étrange lubie s'empara de Gaspard. Il souhaita retourner dans l'aile condamnée depuis la mort de ma femme. Il voulait revoir les lieux de son enfance. Il s'empara d'une torche et partit vers la tourelle nord. Il entra ds un noir abyssal. Gaspard grimpait quatre à quatre les marches de l'escalier en spirale. Au fur et a mesure qu'il montait, il avait l'impression de s'enfoncer plus profondément en lui mm. Au sommet de la tour, il arriva devant une porte fermée. Une mince lueur filtrait sous la porte. Il força le verrou et pénétra dans une pièce dépouillée. Une femme sans âge se tenait près de l'âtre, ni belle ni laide, seulement étrange. Gaspard, appuyé au chambranle, l'interpella narquoisement:"Alors la vieille, tu brodes?" Il rencontra son regard: des yeux sombres, étrangement vides. Elle lui répondit d'une voix sans timbre:"Entre, Gaspard, je t'attendais. Regarde sur ma toile les fils de ton destin..." Gaspard voulut éclater de rire, sans succès. Il referma la porte à grand fracas et descendit l'escalier en courant. Il haletait et son esprit bouillonnait. Mon fils s'ouvrit à moi de cette aventure. L'inquiétude m'avait saisi en l'écoutant. Je savais qu'il n'y avait rien ds cette tour; pas mm un chat, je peux vous l'assurer; les chauves-souris elles mêmes ne s'y risquaient pas.
Le tourbillon des fêtes avait repris. Mon fils faisait d'incessants va et vient entre la ville et la campagne. Quelque chose le poussait à revenir à Trécesson. Il rentrait à point d'heure et grimpait fougueusement l'escalier de la tourelle nord, comme un amant court rejoindre une maîtresse adorée. Elle, elle était tjs là, prétendait il, pour lui seul. Elle semblait l'attendre. Quand il arrivait, elle posait précautionneusement son ouvrage et écoutait en silence ses folies, ses doutes, ses défis. Immanquablement, il lui demandait:"auras tu bientôt fini ton ouvrage?" Elle lui répondait: "Il n'y en a plus pour très longtemps." Je ne sais combien de fois il est allé la retrouver. Et moi, impuissant, je voyais mon fils s'enfoncer dans sa folie
Un soir, il retrouva sa fiancée et ses vauriens d'amis à Rennes. Il avait bu plus que de coutume. Il se riait de tout et ses pensées revenaient sans cesse à la dame de la tour. Désespoir, bavardage, désir d'en finir? Un plan machiavélique germa dans son esprit. Il savait que l'étrange créature l'avait lié à elle par son impassibilité même. Peut être qu'en la faisant souffrir, il se libérerait de sa propre angoisse. Il voulait briser son masque d'impassibilité, la réduire au désespoir, pour mieux s'arracher son image de l'esprit.
Gaspard devait se marier dans deux mois. La robe de sa fiancée était prête. Il la lui réclama et se heurta d'abord à un refus. Mais il fit preuve de tant d'obstination, de colère et supplications, que sa douce compagne céda. Un rendez vous fut convenu avec ses amis, au château, à minuit. Gaspard arriva de Rennes au galop, tenant contre sa poitrine la boite nuptiale.
Pour la dernière fois, il monta dans la tour. C'était une nuit sans lune. La femme se tenait tjs à la même place, comme si elle l'attendait. Lorsqu'il l'appela, elle replia sa toile et dit calmement:"voilà, tout est achevé."
Gaspard ne prêta aucune attention à sa réflexion. Il était à genoux, et dans une infâme comédie, se lançait dans une déclaration. Il n'avait jamais été aussi bon comédien. Elle le dévisageait sans un mot. Il lui présenta la somptueuse robe blanche, et elle ne protesta pas lorsqu'il la laça par dessus ses affreuse guenilles.
Ils descendirent de la tour. Il tenait sa main, une main étrangement froide. A peine avaient ils franchi les grilles du château que des hommes en noir se saisirent de la fausse mariée. Ils lui lièrent les poignets et les chevilles et la portèrent un peu plus loin au pied du vieux chêne, non loin du colombier. Un des amis de Gaspard prit une bêche et commença à creuser. Le trou achevé, il jetèrent la pauvre femme ds la fosse. Ils attendirent des gémissements, des pleurs: elle resta impassible. Ils balancèrent des pelletées de terre sur son visage, elle ne prononça pas un mot, ne poussa pas un soupir. Ils continuèrent leur jeu sinistre, puis l'un d'eux s'avisa qu'elle ne respirait plus. Aucun ne tenta de la sauver. Ils finirent de l enterrer vivante.
Gaspard rompit ses fiançailles. Il buvait de plus en plus. Le remords se mit enfin à le ronger. Un soir, il quitta subitement la ville et lança sa monture dans une course effrénée vers Trécesson. Un court instant, il crut voir une lueur à la tourelle nord. Il se dit qu'il devait perdre la raison. N'avait il pas commis un meurtre pour son simple plaisir, pour éprouver les nerfs de ses amis, pour défier une pauvre femme, pour rien?
Il poussa d'un coup d'épaule la prote du gd hall. Devant le miroir, il s'arrêta. Toute apparence de jeunesse l'avait quitté. Il se regardait, épuisé par les abus, le visage bouffi, les yeux injecté de sang.
Pris d'un accès de fureur, il dirigea ses pas vers la remise où il se saisit d'une pioche. Il sortit du château, traînant son cheval par la bride, et alla droit au vieux chêne. Il se mit à creuser, avec la hargne du désespoir. Il voulait la revoir ds son habit de mariée grotesque, et lui dire à quel point il souffrait. Il craignait et désirait la vue de son corps déjà rongé par les vers. Au fond de la fosse, il trouva une robe blanche, un voile et une toile soigneusement roulée. Gaspard la déroula de ses mains fébriles: ce qu'elle représentait l'effraya. Il vit un paysage, au fond duquel brillait les lumières de Trécesson; un peu en avant se dressaient les grilles du château, le parc et le colombier. Au premier plan se déployait la ramure d'un vieux chêne auquel un homme se balançait. Pendu. Il se reconnaissait, là, sur la toile. Il arracha la bride de son cheval, la lança par dessus une des branches et la fixa par un noeud. De l'autre extrémité de la bride, il se fit un collier. Il monta dans l'arbre et s'élança dans le vide.Gaspard venait de se donner la mort sans rendre l'âme. Son âme, il l'avait déjà perdue, assassinée. Croyant duper les autres, il ne s'était menti qu'à lui même.
Voilà toute la triste histoire de mon fils, et la clé du mystère de la Dame Blanche, mon père. Depuis vingt ans, je prie pour que son âme cesse de hanter ces lieux. Je m'en vais maintenant. Priez pour moi, priez pour lui, priez pour la Dame Blanche de Trécesson."
![]() March 04 l'ermite 21ème conteIl y a bien longtemps en Brocéliande, Un ermite a défrayé la chronique, au temps où la Bretagne était encore un duché. Il s'appelait, dit on, Yvon Harscouët, et avait des idées politiques. Porté par l'ardeur de sa jeunesse, il entreprit d'ourdir une conspiration contre Pierre Landais, le puissant ministre des finances du duc François II, le père de la duchesse Anne. Le jeune homme voulait prouver la corruption de celui ci, dénoncer sa mauvaise conduite des affaires, bref, il avait échafaudé la panoplie complète de la revendication ordinaire. Sans doute ses complices et lui mm ne prirent ils pas toutes les précautions nécessaires. Trop sûrs de savoir garder un secret, préjugeant de la sympathie que leur vaudrait leur coup d'éclat, ils mésestimèrent la puissance du favori du duc, et de ses forces de police. L'affaire échoua et Yvon Harscouët pris le maquis, ou ce qui y ressemblait le plus, et se réfugia au sein du "désert", comme l'on appelait alors les vastes espaces vides de toute population, qu'ils soient de montagne, de forêt ou de sable. Une petite vallée près de la lande perdue de Coëtquidan recueillit le fuyard.
Il s'y installa dans une grotte et renonça peu à peu à l'agitation du monde; la fièvre du pouvoir, le désir d'intervenir dans les affaires de l'état lui parurent sans doute bien vains face à la splendeur et à la sévérité de la nature dans laquelle il vivait, et contre laquelle il devait parfois lutter. La grandeur de Dieu s'imposait à lui, dans le silence de sa retraite. On ne sait s'il tenta de rentrer en grâce auprès des souverains bretons et s'il échoua, ou s'il s'adonna sans résister à sa vie d'ermite.
Pour les habitants des villages alentour, il n'y avait aucun doute: cet homme là, plein de piété, toujours prêt à écouter et à aider ceux qui venait le visiter, était un saint.
Pourquoi le baptisèrent ils Saint Couturier? Yvon Harscouët assurait il sa subsistance par qq travaux de couture? Sa grotte, aujourd hui, ne ressemble guère à un atelier, mais les étoffes qu'ils cousaient étaient probablement aussi rugueuses que le décor dans lequel il travaillait. A moins qu'il n'ait mérité son surnom par l'habileté avec laquelle il conseillait son prochain, raccommodant les âmes déchirées et les réconciliant avec elles mm et avec Dieu.
Les habitants de la région pleurèrent leur "saint" lorsqu'il vint à disparaître, et lui firent sculpter une belle statue de bois qu'ils installèrent dans la grotte où avait vécu Yvon Harscouët. Elle faisait l'objet d'une piété naïve et de quelques uns de ces rituels qui fleurissent autour des effigies sanctifiées, qu'elles l'aient été par l'église ou par la piété populaire. Les jeunes filles en quête d'un époux avaient coutume de venir planter des épingles dans la statue: à charge pour le saint de coudre alors deux destins l'un à l'autre.
Mais au XIXème siècle, qd le clergé, en gd souci de modernité, entreprit de rénover les vieilles églises ou d'en batir de nouvelles, il en profita pour se débarrasser, d'un mm coup de balai, de tout un tas de vieilles superstition rurales d'où émanait qq relent de paganisme mal oublié. La statue de saint couturier avait trop de succès.
Les recteurs d'Augan et de Beignon la retirèrent de son sanctuaire sauvage. Mais le saint n'entendait pas se laisser malmener de la sorte. Tout le long de la route jusqu'au cimetière de Beignon, le tonnerre gronda, la tempête se déchaîna, on entendit mm, dit on, une meute de chiens fantômes hurler au passage du cortège. Une fois la statue enterrée en terre consacrée, près de l'église de Beignon, Brocéliande s'apaisa, ayant fait de dignes adieux à celui qui s'était si longtemps réfugié en son sein. |
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